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«Pourquoi j’ai quitté la banque d’affaires pour rejoindre l’entreprenariat»

A la sortie de mes études, j’ai commencé ma vie professionnelle dans la finance. Porté sur les chiffres, je fis ce choix par défaut en quelque sorte, avec des motivations largement extrinsèques. Je m’orientai plus précisément vers les fusions et acquisitions, séduit par le caractère élitiste de cette filière. J’éprouvais le besoin de faire mes preuves après être retombé sur mes pattes in extremis suite à une adolescence rock’n’roll. C’est ainsi que je rejoins une banque d’affaires américaine à Londres, dans la City.

Les premiers temps m’enthousiasmèrent, notamment les deux mois de training à New York. J’avais la sensation grisante de me retrouver de l’autre côté de la couverture du Wall Street Journal et d’avoir rejoint un corps d’élite, composé de jeunes brillants venus des quatre coins du monde, étrangement fiers de travailler le week-end et le soir jusqu’à des heures indues ; parfois jusqu’à faire des all nighters, à savoir rester au bureau deux jours de suite sans rentrer chez soi.

Ce fut une belle expérience humaine. Je me suis fait des amis pour la vie. Je me suis ouvert sur l’international, ce qui est un atout sinon une nécessité à l’époque actuelle. Cependant, l’angélisme des débuts s’est assez vite dissipé. J’ai toujours eu du mal à me vouer aux cultes quels qu’ils soient. Tous ces jeunes d’horizons variés qui avaient rejoint la banque en même temps se ressemblaient de plus en plus : même quartier, mêmes sorties, même langage. L’intello cultivée ne lisait plus que le Financial Times, le marathonien prenait du gras à force de business trips et de dîners engloutis sur le pouce cloué devant son écran d’ordinateur, et celui qui jouait avant dans un groupe de rock voyait sa guitare prendre la poussière jour après jour.

Un jour, mon VP (vice president) quitta le bureau précipitamment pour retrouver sa femme à l’hôpital qui venait d’accoucher de leur premier enfant. Un quart d’heure plus tard, son assistante arrivait à son cubicle (espace de travail semi-fermé) et décrochait son laptop pour le lui envoyer express par taxi. Et il envoya des emails ce jour-là jusque tard dans la nuit.

J’ai toujours cru en l’équilibre de vie : activités sportives, artistiques, intellectuelles. J’étais donc sur mes gardes. Je ne voulais pas m’égarer humainement, perdre de vue mes rêves et ce en quoi je croyais. J’organisai ma résistance en développant un fichier Excel intitulé Life Goals Control System où je consignai tous mes objectifs dans la vie, soigneusement décomposés en sous-objectifs précis et mesurables (des objectifs SMART). Je donnai dans la foulée ma démission pour passer du côté buy side, à savoir celui des investisseurs plutôt que des conseillers.

Je me remis au sport en courant mon premier triathlon. Je rachetai une guitare et me remis à écrire des chansons. Dans mon premier job, il était rare de finir avant minuit. Dans mon deuxième boulot, la journée typique s’achevait à 19h30 sauf si on était au milieu d’un deal. Dans le troisième – porté au Moyen Orient par le vent de la crise financière, mes journées finissaient à 18h. Ayant de plus en plus de temps pour mes hobbies et ma vie personnelle, je pensais être en route pour le bonheur ! Mais j’avais beau compresser les horaires, le travail, qui sans être désagréable ne me passionnait pas, restait le centre de ma vie.

C’est ainsi que mon projet entrepreneurial a pris corps. Il s’agissait de mettre ma passion au centre. Ma passion, c’est justement cette quête de la vie équilibrée, de l’accomplissement de soi à travers la poursuite méthodique d’objectifs personnels. Le quantified self (ou mesure de soi) prenait son essor et je suivais cela de près. L’heure était venue de démocratiser mon tableur Excel de gestion d’objectifs et de partager cette méthode innovante développée au fil des années. C’est ainsi qu’est née goalmap, une application mobile pour se fixer des objectifs et les atteindre, dans tous les domaines de la vie. Nous avons lancé l’application en novembre. Nous sommes encore des novices de l’entrepreneuriat. La route est encore longue mais le parcours a déjà été riche en enseignements. J’aimerais partager ici les principaux, en contrastant la vie d’entrepreneur avec celle d’un métier corporate plus classique.

Faire le pas de l’entrepreneuriat n’est pas une démarche binaire 

C’est trop souvent parce qu’on croit justement que c’est le cas qu’on ne se lance finalement jamais. On rêve de claquer sa dém’, de ne plus être l’esclave de personne, on le fera l’année prochaine et à ce moment-là on lancera sa boîte, mais le bonus de cette année n’est pas si mal, attendons d’en encaisser un de plus l’année suivante, j’ai quand même un crédit sur le dos, et puis comment je vais faire pour abandonner mon lifestyle, les restos à la mode ou les vacances sur des îles exotiques? Si on est dans cette optique, on risque de remettre sans cesse à plus tard, baignant dans un confort bourgeois qui nous fait somnoler. Il faut se lancer – maintenant !

De mon côté j’ai commencé en parallèle du boulot, en travaillant 25 à 30 heures sur mon side project. Les soirées, les weekends et les vacances y sont passées – mais à cœur joie. Au début, il faut amorcer la pompe, clarifier sa vision, construire un prototype et surtout une équipe soudée. Une fois la dynamique en marche, le projet prend vie, chaque pas en appelle un autre. C’est le premier qui compte le plus.

Less is more 

En finance, on passe un temps fou à revoir les mêmes slides PowerPoint. L’analyst les prépare pour l’associate qui les revoit et les renvoie avec ses commentaires à l’analyst qui fait les corrections puis les soumet à nouveau à son associate qui les montre au VP qui les revoit, etc. A la fin, le format est impeccable, la police est de la bonne taille partout et il n’y a pas de double espace entre les caractères ! Tout ça pour ça… En start-up, cette mentalité peut être fatale. Il faut prendre une approche 80/20 – 80% du résultat avec 20% des efforts, et lancer même si ça n’est pas parfait, puis itérer. Pour la première version de goalmap, on avait créé une usine à gaz ou l’utilisateur pouvait définir lui-même ses objectifs avec tous les choix possibles de récurrence, de comparateurs (>=, >, <=, <), valeurs décimales et valeurs entières, valeurs cumulées ou non cumulées, etc. On était assez fiers d’avoir fait quelque chose de compliqué, ça montrait qu’on était intelligent ! Grossière erreur… Résultat : personne n’y comprenait rien.

En développant l’application, on a changé d’approche en simplifiant au maximum la définition d’objectifs, en limitant les choix. Ça semble avoir payé : aujourd’hui 90% des utilisateurs qui créent un compte sur goalmap créent des objectifs et ils en créent en moyenne 5 chacun.

Plus le produit est simple, meilleur il est. Instagram à ses débuts s’appelait burbn et se présentait comme un système de partage de localisation avec la possibilité d’ajouter des notes et des photos aux lieux visités, avec tout un tas de fonctionnalités. Finalement, ils revinrent à un Minimum Viable Product en enlevant tout sauf les photos, les commentaires et la possibilité de liker. Instagram tel que nous le connaissons était né !

   

Lire aussi: La courbe d'apprentissage en finance VS en startup… (2/2)

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damien-catani-3Damien Catani a commencé sa carrière en banque d’affaires. Il y prend vite conscience de la valeur de l’équilibre de vie et développe alors une méthode pour ne pas perdre de vue ses objectifs personnels. Puis, il y a un peu plus d’un an, il monte une petite équipe et fonde une start-up pour partager cette méthode et cette passion grâce à goalmap, une application mobile pour se fixer des objectifs et les atteindre (disponible gratuitement sur iOS et Android).

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Crédit photo: Fotolia, banque d'images, vecteurs et videos libres de droits
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Microsoft Experiences les 3 et 4 octobre 2017

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7 thoughts on “«Pourquoi j’ai quitté la banque d’affaires pour rejoindre l’entreprenariat»”

  1. Il serait intéressant de publier tous les cas inverses car un grand nombre d’entrepreneurs vont ensuite dans la finance, notamment ceux qui ont planté leurs investisseurs et se recasent ensuite dans les banques d’affaires, pour y donner des conseils, au nom de la sacro-sainte loi « je me suis planté donc je sais » ..
    N »oublions pas non plus cette statistique qui va à contre courant complet de la pensée unique : http://www.atelier.net/trends/articles/travail-futur-beaucoup-de-technologies-de-risques_440146

    1. Bonjour Pierre, j’espere ne pas faire le cheminement inverse mais promis le cas echeant je le raconterai !

      1. On peut aussi tout à fait être entrepreneur dans une banque d’affaires ou même une banque (au passage la banque de réseau est une très bonne école ET quelque chose où des gens qui ont essayé d’avoir leur propre affaire aurait une très bonne valeur ajoutée) notamment de sa propre carrière :-)

  2. Un témoignage qui a toute sa place dans le culte de la performance d’Erhenberg avec une classique « sortie d’une régulation des conduites faisant appel à l’obéissance disciplinaire au profit d’une référence à l’initiative individuelle. »
    Oui la performance pousse les êtres humains à se dépasser, « à avoir des objectifs, des rêves et à réaliser ceux-ci et participe du développement économique d’un pays. C’est lorsqu’elle devient une véritable idéologie, un culte, une obsession, un mode de vie auquel chaque individu doit impérativement se soumettre qu’elle est malsaine ». Avec cette application, on est plein dans le piège.

    1. Bonjour Maarten, merci pour le partage de ce point de vue pertinent.
      Je pense qu’il y a une distinction importante a etablir. Si l’on poursuit un objectif parce qu’il est valorise socialement (motivation extrinseque), on est dans les travers que tu decris. Si en revanche l’objectif est personnel et procede d’un choix individuel et donc de motivations intrinseques, alors il n’y a pas soumission mais au contraire liberation.

      ++

      1. Oui une autre manière d’exprimer « sortie d’une régulation des conduites faisant appel à l’obéissance disciplinaire au profit d’une référence à l’initiative individuelle. »
        Vous parlez de motivation intrinsèque « non valorisée socialement » ? Avez vous un seul exemple à nous partager ?
        Le fait même que vous publiez ici semble démontrer l’inverse pour ce qui vous concerne.

  3. Merci pour cet excellent article de bout en bout ! J’adore d’autant plus que c’est la philosophie que je prône au quotidien dans mon métier d’accompagnement des entrepreneurs sur http://macreationdentreprise.fr
    J’avais envie d’en rajouter une couche sur l’importance de la motivation intrinsèque mais j’arrive trop tard dans les commentaires pour cela :-)
    Alors je soulignerai aussi l’importance de faire des A/B tests quand on monte un projet : on connaît tous les Beta testeurs d’une application évidemment mais on peut aussi le faire dans des projets moins web. C’est salvateur !

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