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Startups : Berlin veut passer des licornes aux champions industriels

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Comme de nombreux pays européens dont la France, l’Allemagne ne manque plus de vocations entrepreneuriales, son problème commence après la naissance : financer une usine, décrocher une première commande publique, recruter à l’international, empêcher qu’une levée décisive ne déplace le centre de gravité de l’entreprise. À travers 152 mesures, Berlin veut désormais faire de l’État un co-investisseur, un premier client et un organisateur de la souveraineté technologique. Cette doctrine rapproche l’Allemagne de la France, qui a bâti autour de BPIFRANCE une politique centralisée, du Royaume-Uni, dont le marché financier reste le plus profond d’Europe, et des pays nordiques, plus avancés dans la mobilisation des investisseurs institutionnels. Elle s’en distingue par une ambition singulière en voulant assembler ces trois logiques dans une même chaîne industrielle.

Ainsi au premier semestre 2026, 3 053 startups ont vu le jour en Allemagne, une progression de 52 % par rapport au semestre précédent, presque l’équivalent des 3 568 créations enregistrées sur toute l’année 2025. Les startups et scaleups allemandes employaient environ 522 000 personnes en 2024, soit 26 % de plus que quatre ans plus tôt, et le pays compte 36 licornes en juillet 2026, selon une analyse du BUNDESVERBAND DEUTSCHE STARTUPS reprise par le gouvernement.

Cette vitalité ne résout pourtant pas ce qui préoccupe désormais Berlin. Car si l’Allemagne a attiré 7,2 milliards d’euros de capital-risque en 2025, les grandes levées restent le plus souvent conduites par des investisseurs internationaux. Les introductions en Bourse sont rares, et 92 % des sorties se font par cession industrielle. Le pays sait créer des entreprises technologiques ; il dispose moins souvent du capital, des premiers marchés et des infrastructures nécessaires pour les transformer en groupes industriels sans en voir une partie de l’activité migrer vers Londres, Paris ou les États-Unis. Un mal que la plupart des pays européens connaissent, chacun concentrant ses efforts d’investissements au niveau national.

C’est à cette faiblesse que s’attaque la stratégie pour les startups et scaleups adoptée fin juillet 2026. 152 mesures, réparties sur une soixantaine de pages, qui mobilisent presque tout ce que compte l’administration allemande en fonds, agences, banques publiques, programmes universitaires et acronymes. Le document pourrait se lire comme un inventaire, mais révèle surtout un changement de doctrine.

La stratégie de 2022 visait avant tout à améliorer les conditions générales de l’écosystème, quand celle de 2026 place explicitement la croissance des scaleups, l’industrialisation et la sécurité au cœur de l’intervention publique. Berlin ne veut plus seulement fertiliser le terrain entrepreneurial, et cherche à organiser la chaîne qui relie une technologie scientifique à son financement, puis à sa première usine, à sa première commande, et enfin à son maintien en Allemagne ou en Europe.

La politique des startups devient une politique de puissance, le mouvement n’est pas propre à l’Allemagne, Paris, Londres, Helsinki, Stockholm et Copenhague travaillent depuis plusieurs années sur les mêmes failles, mais la singularité de Berlin tient moins à l’invention d’un nouvel instrument qu’à la volonté de réunir, dans une même architecture, l’État investisseur à la française, le marché à la britannique et le capital institutionnel à la nordique.

Le problème allemand commence après la création

Les instruments mis en place depuis une quinzaine d’années ont structuré l’amorçage : le HIGH-TECH GRÜNDERFONDS, KFW CAPITAL, les programmes EXIST, les universités et les hubs régionaux ont multiplié les équipes fondatrices, les incubateurs et les premiers tours. Cette infrastructure fonctionne bien quand il s’agit de financer quelques ingénieurs, de construire un logiciel ou de démontrer l’existence d’un marché. Elle devient insuffisante lorsqu’une biotech doit tenir plusieurs années de développement clinique, qu’une startup quantique doit accéder à des équipements de fabrication, ou qu’une deeptech industrielle doit construire une ligne de production sans encore disposer d’une référence commerciale.

Si un prototype peut convaincre un fonds de capital-risque, une première usine doit convaincre simultanément des investisseurs, des banques, des assureurs, des autorités publiques et des clients que la technologie fonctionne à l’échelle industrielle, au coût annoncé et dans les délais prévus. C’est précisément là que de nombreuses entreprises européennes commencent à chercher des capitaux ailleurs mais en contrepartie les investisseurs internationaux peuvent exiger une implantation aux États-Unis, un transfert du siège, une direction locale ou une organisation juridique mieux adaptée à leurs propres marchés. Si l’entreprise reste parfois européenne par ses fondateurs et sa communication, sa croissance, elle, a déjà changé de continent.

Le Royaume-Uni offre le premier point de comparaison. Son marché demeure nettement plus profond : les PME britanniques ont levé 12,3 milliards de livres en fonds propres en 2025, pour un marché total de 17 milliards, selon la BRITISH BUSINESS BANK. Londres dispose de gestionnaires spécialisés, d’investisseurs internationaux, d’avantages fiscaux comme l’EIS et les VCT, et d’une culture financière plus tolérante envers les sociétés technologiques non rentables. Cette profondeur n’empêche pas les entreprises britanniques de partir ou de se coter aux États-Unis, mais elle leur laisse plus d’options avant ce départ.

La France et l’Allemagne compensent leur moindre profondeur de marché par une intervention publique plus structurante. Les pays nordiques, eux, obtiennent des résultats importants rapportés à leur population, mais restent dépendants des capitaux étrangers au moment des tours les plus importants, selon le rapport nordique 2026 de DEALROOM, les investisseurs internationaux ont fourni 66 % du capital injecté dans les startups de la région en 2025, et seuls 47 % des montants sont allés aux phases avancées, contre 69 % dans la baie de San Francisco. Si la géographie change, le trou de financement, lui, demeure.

Le DEUTSCHLANDFONDS doit suivre les startups jusqu’à l’usine

Premier changement : le rôle de l’État investisseur. KFW CAPITAL intervenait jusqu’ici surtout comme souscripteur de fonds privés. Avec SCALE-UP DIRECT, l’institution peut désormais co-investir directement dans des scaleups aux côtés de gestionnaires issus de son portefeuille, un programme dont les premières opérations ont démarré en décembre 2025. Le ZUKUNFTSFONDS doit être prolongé au-delà de 2030 et renforcé dans le cadre du DEUTSCHLANDFONDS, tandis qu’une deuxième génération du WACHSTUMSFONDS DEUTSCHLAND est annoncée. Pour sa part, le HIGH-TECH GRÜNDERFONDS doit lancer un cinquième véhicule en 2027 et devenir la plateforme centrale des participations fédérales dans les startups, en intégrant le DEEPTECH & CLIMATE FONDS.

Le gouvernement ne construit donc pas un fonds unique, mais un ensemble d’instruments censés intervenir à différents moments de la vie des entreprises allemandes. Cette architecture doit recevoir 1,5 milliard d’euros supplémentaires de l’État fédéral et de KFW sur dix ans, pour les startups, les scaleups et le MITTELSTAND. TECH-FONDSINVEST doit ainsi disposer d’environ 770 millions d’euros additionnels, et le volume annuel des engagements de KFW CAPITAL passer à 250 millions.

La mesure la plus intéressante concerne les projets dits First-of-a-Kind : jusqu’à 300 millions d’euros pour des fonds privés finançant les premières installations industrielles. Ces projets occupent une position inconfortable, trop avancés pour relever de la recherche, trop risqués pour un financement bancaire classique, trop capitalistiques pour la plupart des fonds de venture. Berlin tente ainsi de financer le moment où la technologie quitte le démonstrateur pour affronter les coûts de construction, les rendements industriels, les délais fournisseurs et les exigences des premiers clients.

CYLIB donne déjà une forme concrète à ce passage. La société de recyclage de batteries a engagé à Dormagen la construction d’une première installation industrielle capable de traiter 30 000 tonnes par an. Une subvention fédérale de 63,4 millions d’euros doit financer une ligne supplémentaire consacrée aux batteries LFP. Le cas montre précisément pourquoi le capital-risque ne suffit plus : l’entreprise doit combiner fonds propres, infrastructure chimique existante et soutien public avant même d’avoir démontré ses rendements à grande échelle.

La France intervient déjà sur ce terrain, avec une doctrine plus centralisée. Le plan FRANCE 2030, doté de 54 milliards d’euros répartis entre filières industrielles, recherche, compétences et infrastructures, n’est pas directement comparable aux 300 millions allemands. Il finance néanmoins des instruments dédiés au passage à l’échelle, dont l’appel à projets PREMIÈRE USINE et le FONDS NATIONAL DE VENTURE INDUSTRIEL, doté de 350 millions d’euros. BPIFRANCE peut en outre combiner subventions, avances remboursables, prêts, garanties, investissement direct et souscription dans des fonds, là où Berlin répartit encore les fonctions entre KFW, HTGF, DTCF et plusieurs véhicules, Paris a construit un interlocuteur capable d’accompagner une entreprise sur une part plus large de sa trajectoire.

VERKOR permet surtout d’observer la limite de ce modèle. Pour construire sa gigafactory de Dunkerque, l’entreprise a associé fonds propres, dette bancaire, financement de la BANQUE EUROPÉENNE D’INVESTISSEMENT, subventions publiques et engagement commercial de RENAULT. L’usine existe, mais sa montée en cadence accuse, selon le constructeur, environ dix-huit mois de retard, tandis que son écart de compétitivité avec les cellules asiatiques produites en Europe se serait accru. RENAULT a dû recourir à LG pour sécuriser certains lancements et a écarté VERKOR d’un appel d’offres concernant son futur utilitaire Master.

Si cette centralisation est un avantage de lisibilité, ce n’est pas pour autant une preuve d’efficacité industrielle. FRANCE 2030 a financé de nombreux démonstrateurs et premières usines, mais les entreprises butent encore sur le raccordement électrique, les autorisations, les surcoûts de construction et l’absence de contrats d’achat suffisamment longs. Une subvention réduit le coût du risque ; elle ne crée ni le client, ni le prix de marché, ni la rentabilité de l’installation. L’expérience française confirme le diagnostic allemand tout en en rappelant qu’identifier le trou de financement est plus simple que construire l’ensemble du pont.

Reste à observer le choix allemand d’intervenir via des fonds privés, notamment par la dette. Un prêt convient à un actif aux revenus relativement prévisibles mais devient plus difficile à absorber quand la première usine doit encore prouver son économie. Sans garanties, contrats d’achat ou partage explicite du risque, la dette risque simplement de déplacer le problème vers une entreprise qui ne dégage pas encore assez de trésorerie pour la rembourser.

La France a pris de l’avance dans l’organisation de l’épargne longue

L’argent public ne financera pas seul les ambitions industrielles affichées. La WIN-INITIATIVE doit porter à 25 milliards d’euros les engagements privés en faveur du capital-risque et de l’écosystème allemand. Le dispositif EIF GERMAN EQUITY prévoit, lui, d’investir 1,6 milliard d’euros dans des fonds allemands et européens entre 2026 et 2030, dont 1,4 milliard issu du fonds spécial ERP. Berlin cherche surtout à mobiliser assureurs, fonds de pension et produits de retraite, dont l’horizon long correspond en théorie aux besoins de la deeptech.

Sur ce point, la référence européenne se trouve moins à Londres qu’à Paris. Lancée en 2020, l’initiative TIBI ne crée pas de fonds public supplémentaire : elle organise l’engagement des assureurs, mutuelles, grandes entreprises et autres investisseurs de long terme dans des fonds technologiques homologués. En juin 2026, sa troisième phase a annoncé 13 milliards d’euros supplémentaires, après près de 16 milliards mobilisés lors des deux premières, avec l’objectif de diriger 50 % des nouveaux investissements vers la deeptech. Le total annoncé depuis 2020 approche ainsi 31 milliards d’euros.

Ces chiffres appellent la même prudence que les 25 milliards de la WIN-INITIATIVE, ce sont des engagements d’investisseurs, pas de l’argent immédiatement versé aux startups. Entre la promesse d’allocation, la sélection des fonds, leur levée, leur période d’investissement et le versement effectif du capital, plusieurs années peuvent s’écouler. TIBI a néanmoins produit une véritable infrastructure de marché : 176 fonds étaient homologués en mars 2026, et plusieurs gestionnaires français ont pu lever des véhicules plus importants. La France a ainsi pris de l’avance dans l’apprentissage collectif nécessaire pour transformer l’épargne réglementée en capital technologique.

La prochaine étape est déjà franco-allemande : Paris et Berlin travaillent à la création, avant fin 2026, d’une plateforme commune d’investisseurs institutionnels autour de fonds franco-allemands, appelée à s’ouvrir à d’autres États membres. Signe que les deux pays ne se contentent plus de politiques nationales parallèles : ils cherchent à agréger leurs souscripteurs pour faire émerger des fonds capables de conduire des tours de plusieurs centaines de millions d’euros.

Le modèle français a néanmoins sa propre faiblesse : il sait orienter l’allocation des grands investisseurs vers des fonds privés, mais ne garantit ni la localisation des entreprises financées, ni leur maintien en France, ni la création de débouchés industriels. Un fonds paneuropéen peut tout à fait investir, de façon parfaitement rationnelle, dans une entreprise suédoise, britannique ou américaine si ses rendements attendus sont supérieurs. La souveraineté ne se déduit pas mécaniquement de la nationalité du souscripteur.

Le Royaume-Uni conserve l’avantage du marché, mais cherche lui aussi son capital patient

Le Royaume-Uni part d’une position inverse. Il dispose du premier marché européen du capital-risque, mais cherche à retenir davantage d’entreprises et à reconnecter l’épargne britannique à son propre tissu technologique. La capacité financière permanente de la BRITISH BUSINESS BANK doit atteindre 25,6 milliards de livres à partir d’avril 2026, l’institution prévoyant de consacrer plus de 60 % de ses flux de venture et de growth aux scaleups, avec au moins 5 milliards investis dans des fonds de croissance et des entreprises en phase d’accélération sur les cinq prochaines années.

Le NATIONAL WEALTH FUND complète cette architecture avec une capitalisation de 27,8 milliards de livres et un mandat lui permettant d’investir en fonds propres, dette ou dette mezzanine dans des technologies First-of-a-Kind. Le BRITISH GROWTH PARTNERSHIP et le MANSION HOUSE ACCORD, de leur côté, cherchent à mobiliser les fonds de pension. Londres ne compte donc plus seulement sur la profondeur spontanée de la City : le gouvernement britannique construit lui aussi un continuum entre recherche, commande publique, banque publique et capitaux institutionnels.

La différence avec l’Allemagne tient moins à la direction prise qu’au point de départ. Les acteurs britanniques disposent déjà d’un marché de gestion plus large, de sorties plus nombreuses, d’universités habituées à créer des spin-outs, et d’une capacité supérieure à attirer des capitaux américains ou asiatiques. La contrepartie est une plus grande perméabilité à ces mêmes capitaux : une levée menée à Londres peut rapidement préparer une cotation au NASDAQ ou le déplacement d’une partie de la direction aux États-Unis. Le marché finance plus facilement la croissance ; il ne garantit pas davantage que l’entreprise restera britannique.

Deux spin-outs d’Oxford résument cette ambivalence. OXFORD NANOPORE, née au sein du département de chimie, a choisi la BOURSE DE LONDRES pour ce qui constituait en 2021 la plus importante introduction en Bourse d’une spin-out universitaire britannique. OXFORD IONICS a suivi l’autre voie : six ans après sa création, la société quantique a été acquise par l’Américain IONQ pour 1,075 milliard de dollars. Le Royaume-Uni sait transformer sa recherche en entreprises fortement valorisées ; il ne garantit pas que leur contrôle restera britannique.

Berlin cherche donc à fabriquer, par la politique publique, une profondeur que Londres possède surtout par son histoire financière. Paris organise l’épargne par l’homologation de fonds. Le Royaume-Uni tente de la réorienter par la réforme des retraites et des véhicules de marché. L’Allemagne combine les deux approches, au prix d’une architecture plus complexe.

Les pays nordiques montrent l’intérêt d’institutions plus ramassées

Il n’existe pas de modèle nordique unique : la Suède, la Finlande, le Danemark et la Norvège ont des systèmes de retraite, des banques publiques et des politiques industrielles différents. Ils partagent néanmoins deux traits, des marchés domestiques de petite taille, qui obligent à penser très tôt l’expansion internationale, et une participation plus ancienne des investisseurs institutionnels au capital non coté.

La Finlande offre le cas le plus proche de la nouvelle ambition allemande. TESI investit à la fois dans des fonds, directement dans des startups et scaleups, et dans de nouveaux projets industriels ; sa capacité d’investissement doit atteindre 1,8 milliard d’euros entre 2025 et 2029, avec l’objectif de mobiliser, aux côtés d’investisseurs privés, 14 milliards d’euros pour la croissance des entreprises finlandaises. Ses fonds de fonds KRR sont particulièrement instructifs : TESI y a engagé 302 millions d’euros depuis 2008, les investisseurs institutionnels finlandais ont porté leur taille cumulée à 845 millions, et les 53 fonds sous-jacents avaient levé 4,8 milliards d’euros fin 2025. Le mécanisme donne aux fonds de pension un accès diversifié au venture et offre aux gestionnaires locaux un investisseur d’ancrage récurrent.

ICEYE illustre ce que cet ancrage peut produire. TESI est entré au capital du constructeur de satellites radar dès 2018. En juin 2026, l’entreprise a levé 450 millions d’euros de capital nouveau dans une opération dépassant un milliard avec les transactions secondaires, pour une valorisation de 10,5 milliards. Le tour était conduit par l’Américain GENERAL ATLANTIC, mais TESI conservait la plus importante participation détenue par un investisseur finlandais. L’institution publique n’a pas financé seule le champion ; sa présence a permis de maintenir un ancrage capitalistique finlandais au moment où l’entreprise changeait d’échelle.

La Suède sépare davantage les rôles. SAMINVEST, doté d’environ 6 milliards de couronnes suédoises, agit comme fonds de fonds et soutient des équipes de gestion privées ou des réseaux de business angels ; INDUSTRIFONDEN investit directement dans la deeptech et les sciences de la vie ; les fonds de pension AP ont, eux, développé une expérience ancienne du non-coté. Le système repose moins sur une grande banque publique omniprésente que sur plusieurs investisseurs spécialisés, dotés d’un mandat durable et d’une capacité à recycler leurs retours.

Le Danemark a choisi une autre forme d’intégration. EIFO réunit depuis 2023 les fonctions de banque publique d’investissement, de financeur de l’export et de fonds pour la transition verte, prêts, garanties, capital direct, investissements dans des fonds, accompagnement des entreprises danoises sur les marchés internationaux. Cette réunion de l’investissement domestique et du financement export répond à un problème que les stratégies française et allemande traitent encore souvent dans des guichets distincts : une scaleup industrielle ne doit pas seulement construire son usine, elle doit aussi financer les contrats qui permettront de la remplir.

HEART AEROSPACE fournit le contre-exemple. Née à Göteborg autour d’un programme de recherche soutenu par l’État suédois, la société d’aviation hybride-électrique a transféré en 2025 son siège à Los Angeles et fermé ses opérations suédoises. L’entreprise expliquait que ses clients, ses partenaires et ses investisseurs se trouvaient désormais principalement aux États-Unis. Un bon écosystème peut faire naître une technologie ; la localisation de son premier marché détermine parfois l’endroit où elle s’industrialise.

Ces exemples ne doivent pas être idéalisés. Les pays nordiques restent très dépendants des investisseurs internationaux lors des grandes levées, et les échecs industriels peuvent y être spectaculaires : la faillite de NORTHVOLT a montré qu’un accès abondant au capital, à l’énergie et au soutien public ne suffit pas lorsque montée en cadence, qualité industrielle et coûts dérivent simultanément. L’enseignement nordique est donc institutionnel, non mythologique : des acteurs publics stables, capables d’investir aux côtés des fonds de pension et de suivre une entreprise sur plusieurs tours, réduisent les ruptures de financement sans supprimer le risque industriel.

La défense fait apparaître les différences de doctrine

Le chapitre consacré à la sécurité et à la défense rend le changement allemand particulièrement visible. Selon les chiffres repris dans la stratégie, les startups allemandes de DefenceTech ont attiré 1,16 milliard d’euros de capital-risque en 2025, plus de la moitié des investissements européens du secteur, la défense représentant environ 17 % du VC allemand contre 4 % à l’échelle mondiale. Près de 2 % des startups allemandes se définissent directement comme des DefenceTech, et presque un quart affirme développer des produits dual-use.

Berlin ne traite plus ces entreprises comme une exception embarrassante à la politique d’innovation. Le gouvernement prévoit de créer un véhicule de participation directe dans des startups et scaleups produisant des technologies explicitement militaires, le texte précise que cette possibilité pourra concerner des produits relevant de la liste allemande des armes de guerre. Rupture nette avec une période où de nombreux fonds européens, programmes publics et investisseurs institutionnels limitaient leur intervention aux applications dual-use.

La France avait pris de l’avance dans la construction de véhicules spécialisés, avec DEFINVEST et le FONDS INNOVATION DÉFENSE. En mars 2025, ce dernier avait investi près de 80 millions d’euros dans onze entreprises, visant une taille de 300 millions. BPIFRANCE annonçait parallèlement environ 400 millions engagés dans des fonds privés spécialisés, et a lancé en octobre 2025 un véhicule de 450 millions ouvert aux particuliers. L’architecture française sait financer des entreprises jugées stratégiques ; son test, comme en Allemagne, reste la conversion de ces participations en programmes d’armement et en volumes de commande.

Le Royaume-Uni, lui, pousse plus directement le levier contractuel. En mai 2026, treize entreprises ont reçu des contrats pouvant atteindre 4 millions de livres dans le cadre de COMMERCIAL X, dispositif accéléré du MINISTRY OF DEFENCE. Londres veut par ailleurs augmenter de 2,5 milliards de livres ses achats auprès des PME, pour atteindre 7,5 milliards d’ici mai 2028. La différence d’échelle est révélatrice : un investissement en capital finance la société, un contrat militaire valide le produit, organise son intégration et fournit une référence exportable.

Les pays nordiques rapprochent eux aussi, et plus rapidement, innovation civile, besoins militaires et politique industrielle depuis l’adhésion de la Finlande et de la Suède à l’OTAN. La Finlande a placé la défense parmi les priorités d’investissement de TESI ; la Suède a adopté une stratégie industrielle de défense visant explicitement l’accès au capital des PME ; le Danemark, via EIFO, utilise prêts et garanties pour soutenir la montée en capacité. Ces pays bénéficient de relations étroites entre administrations, groupes industriels et communautés technologiques, mais la taille de leurs marchés nationaux les oblige à articuler presque immédiatement leurs programmes avec l’OTAN, les partenaires européens et les exportations.

La DefenceTech devient ainsi le test le plus exigeant de la doctrine allemande. SVI-CONNECT, le CYBER INNOVATION HUB DER BUNDESWEHR, le futur INNOVATIONSZENTRUM DER BUNDESWEHR, DIANA, HEDI et le NATO INNOVATION FUND doivent rapprocher entrepreneurs, forces armées, centres de tests et investisseurs. De hubs, l’écosystème n’en manque déjà presque plus ; les commandes, elles, restent concentrées sur un petit nombre d’acteurs.

Un premier basculement est néanmoins amorcé. En décembre 2025, la BUNDESWEHR a retenu QUANTUM SYSTEMS pour remplacer son système de reconnaissance ALADIN : 147 drones ont été commandés fermement, auxquels peuvent s’ajouter 600 unités prévues par l’accord-cadre. Le test allemand n’est donc plus seulement de signer un premier contrat, mais de répéter cette procédure, de transformer les options en volumes et d’ouvrir le marché au-delà de quelques entreprises déjà bien financées. Si le processus s’arrête à quelques démonstrateurs ou accords-cadres, l’Allemagne disposera surtout d’un réseau de plus, permettant aux mêmes interlocuteurs de constater ensemble que l’achat public reste compliqué.

Le seuil de 100 000 euros a déjà été testé en France

Cette difficulté dépasse largement le domaine militaire. Seulement 7 % des startups allemandes avaient un client public en 2025. L’administration finance volontiers l’innovation avant qu’elle existe, mais l’achète encore rarement une fois disponible. Depuis le 1er juillet 2026, le gouvernement fédéral peut passer directement des commandes allant jusqu’à 100 000 euros auprès de startups : procédures négociées facilitées, critères de sélection mieux adaptés aux entreprises sans longue histoire, preuves alternatives acceptées en lieu et place des références traditionnelles.

Si la mesure paraît nouvelle à Berlin, elle ne l’est pas à l’échelle européenne. La France a expérimenté dès fin 2018 la dispense de publicité et de mise en concurrence pour les achats innovants inférieurs à 100 000 euros hors taxes, avant de la pérenniser en décembre 2021. Le programme JE CHOISIS LA FRENCH TECH vise par ailleurs à doubler d’ici 2027 le recours des acteurs publics et privés aux startups françaises. La comparaison est utile précisément parce qu’elle refroidit l’enthousiasme réglementaire : malgré plusieurs années d’existence, ce seuil n’a pas transformé l’État français en débouché naturel pour les jeunes entreprises.

La raison tient moins au droit qu’à l’organisation de la prise de risque. Un contrat public peut apporter du chiffre d’affaires, valider une technologie, rassurer les investisseurs et fournir une référence commerciale. Il expose aussi l’acheteur à une défaillance, un retard, une solution encore imparfaite. Les administrations, responsables de la continuité du service et de l’usage des deniers publics, sont naturellement incitées à choisir un fournisseur disposant déjà de références, d’équipes et d’une surface financière solide. Une faculté juridique ne devient une politique industrielle que lorsqu’un budget, un responsable et un objectif d’achat lui sont associés.

Le Royaume-Uni a développé une approche plus proche du contrat de R&D. Les dispositifs SBRI, désormais présentés sous la marque CONTRACTS FOR INNOVATION, financent à 100 % des prestations répondant à un besoin public, pour un volume annuel estimé à environ 100 millions de livres. L’entreprise ne reçoit pas qu’une subvention pour poursuivre son propre programme : elle signe un contrat lié à un problème formulé par une administration. Le mécanisme ne garantit pas davantage le passage à une commande de série, mais il rapproche plus tôt le développement technologique d’un utilisateur identifié.

La stratégie allemande s’inspire de cette logique en présentant l’État comme un venture client. Le DIGITALER MARKTPLATZ DEUTSCHLAND doit créer une plateforme commune pour les achats publics, le PLAIN ACCELERATOR permettre aux entreprises de présenter leurs technologies à plusieurs ministères, et l’AGENTIC AI HUB tester des agents d’intelligence artificielle dans les services publics. Le nouveau seuil de 100 000 euros pourra financer un pilote ; il ne financera ni une usine, ni un déploiement national. Le véritable indicateur ne sera donc pas le nombre d’expérimentations lancées, mais la part d’entre elles transformées en contrats récurrents.

Le transfert universitaire oppose trois modèles européens

Pour que le capital et les commandes publiques profitent à des technologies allemandes, celles-ci doivent encore sortir des laboratoires. Environ 40 % des créations issues des universités reposeraient sur un transfert de connaissances ou de technologies, et près de 10 % utiliseraient directement des brevets ou d’autres droits de propriété intellectuelle. La négociation peut pourtant durer plusieurs mois : l’université cherche à protéger la valeur d’une technologie financée par la recherche publique, les fondateurs veulent éviter des redevances susceptibles de décourager les investisseurs, et les fonds réclament une propriété intellectuelle assez claire pour financer la société. Chacun défend rationnellement son intérêt, quand l’entreprise, elle, attend.

La future stratégie allemande de propriété intellectuelle doit introduire des contrats standardisés pour les spin-offs, des guides de valorisation et une base recensant les transactions conclues par les établissements de recherche. Les dix EXIST STARTUP FACTORIES lancées en octobre 2025 doivent structurer les principaux pôles universitaires, tandis qu’une EXIST ACADEMY doit professionnaliser les centres d’entrepreneuriat. Le gouvernement veut aussi ramener à six semaines, dans les cas ordinaires, le traitement des demandes de bourse EXIST avant fin 2026.

PROXIMA FUSION fournit une illustration positive de ce continuum. Issue en 2023 de l’INSTITUT MAX-PLANCK DE PHYSIQUE DES PLASMAS, la société munichoise a levé 130 millions d’euros deux ans plus tard pour développer un démonstrateur de fusion fondé sur la technologie des stellarators. Le cas montre que la recherche allemande peut produire une spin-out capable d’attirer rapidement du capital international. Mais son prototype principal n’est pas attendu avant 2031 : la réussite du transfert ne supprime ni la durée du développement ni le besoin d’infrastructures publiques pendant près d’une décennie.

La France a choisi la mutualisation. Les treize SATT financent la maturation, gèrent la propriété intellectuelle et négocient les licences pour plusieurs établissements d’un même territoire ; depuis leur création en 2012, elles ont contribué à faire émerger près de 1 000 startups deeptech, selon leur réseau. Ce modèle fournit aux laboratoires des équipes de transfert qu’une université isolée ne pourrait pas toujours entretenir, mais il ajoute aussi un intermédiaire, avec ses propres règles de valorisation, ses délais et ses objectifs de retour. La centralisation réduit certaines asymétries de compétence sans supprimer la négociation sur le partage de valeur.

Le Royaume-Uni obtient aujourd’hui les meilleurs résultats en matière de spin-outs, rapportés à la taille de sa recherche. Selon la BRITISH BUSINESS BANK, le volume de leurs opérations de capital-risque a progressé de 95 % entre 2016-2020 et 2021-2025, plus vite qu’aux États-Unis, en Allemagne et en France. Londres a parallèlement diffusé des conditions standard recommandant aux universités de conserver 10 à 25 % du capital avant investissement pour les technologies fondamentales, et 5 à 10 % pour les logiciels. La standardisation n’a pas supprimé les tensions, mais elle a rendu le prix de départ plus prévisible pour fondateurs et investisseurs.

La Suède conserve enfin une singularité : le teacher exemption, ou « privilège du professeur », permet au chercheur de détenir personnellement les droits sur une invention réalisée dans le cadre universitaire. Le système raccourcit potentiellement la décision de créer une entreprise, puisque l’université n’est pas propriétaire du brevet, mais il transfère au chercheur la responsabilité de protéger, financer et négocier cette propriété intellectuelle, ce qui suppose un écosystème d’incubateurs, d’investisseurs et de conseils suffisamment dense.

L’Allemagne ne peut copier intégralement aucun de ces régimes. Les Länder, les universités et les organismes de recherche disposent de leurs propres compétences et d’une autonomie importante. Berlin peut proposer des contrats types, financer des programmes, organiser le dialogue mais ne peut pas imposer seul une politique uniforme de transfert.

L’Allemagne cherche à combiner trois modèles imparfaits

La comparaison européenne clarifie la portée de la stratégie. La France dispose de l’architecture publique la plus centralisée : BPIFRANCE accompagne création, financement, industrialisation et export ; FRANCE 2030 sélectionne des filières ; TIBI organise l’épargne institutionnelle. Ce système sait déployer des instruments nationaux, mais il peut aussi produire un univers de guichets, d’appels à projets et de priorités politiques où la sélection administrative prend parfois le pas sur la demande du marché.

Le Royaume-Uni possède le marché le plus profond, les dispositifs fiscaux les plus anciens et l’écosystème de spin-outs le plus développé. L’État y intervient désormais davantage pour mobiliser les retraites, financer les technologies First-of-a-Kind et transformer la commande publique en premier marché. Sa faiblesse est symétrique : la fluidité du capital facilite aussi les acquisitions étrangères, les cotations américaines et le déplacement des centres de décision.

Les pays nordiques montrent qu’une banque publique ou un fonds d’ancrage peut travailler durablement avec les investisseurs institutionnels, suivre les entreprises sur plusieurs tours et relier plus directement capital, industrie et exportation. Leur petite taille les oblige cependant à attirer rapidement des investisseurs et des clients étrangers ; leur écosystème produit des champions mondiaux, sans toujours disposer des moyens de les financer seul jusqu’à maturité.

L’Allemagne tente de réunir ces trois forces, l’État investisseur français, la profondeur financière britannique, la participation institutionnelle nordique, et y ajoute ses propres atouts : le MITTELSTAND, une base industrielle dense, des instituts de recherche appliquée, un marché intérieur important. Sur le papier, l’assemblage est cohérent. Dans l’administration, il se traduit par KFW CAPITAL, EIF, HTGF, DTCF, SPRIND, RENTENBANK, ZUKUNFTSFONDS, DEUTSCHLANDFONDS, WIN, WACHSTUMSFONDS et plusieurs hubs sectoriels. Berlin cherche le meilleur de trois modèles européens, mais risque aussi d’en cumuler les acronymes.

Une politique nationale dont plusieurs leviers se trouvent à Bruxelles

Une scaleup allemande reste confrontée à des droits des sociétés, des régimes fiscaux, des marchés financiers et des procédures administratives différents dès qu’elle traverse une frontière. Quand une entreprise américaine accède rapidement à un marché intérieur de taille continentale, une entreprise européenne internationalise parfois son organisation avant même d’avoir internationalisé ses ventes.

Berlin soutient donc la création d’un 28e régime offrant une forme juridique européenne harmonisée. Il défend également l’EUROPEAN TECH CHAMPIONS INITIATIVE 2.0, le SCALEUP EUROPE FUND, une union européenne de l’épargne et de l’investissement, un marché secondaire pour les parts de fonds et une simplification de la réglementation financière. Si l’Allemagne peut fournir du capital national et améliorer ses propres procédures, elle ne peut pas créer seule la profondeur de marché dont ses scaleups ont besoin.

Cette dimension européenne n’est plus un simple complément diplomatique. TIBI recherche déjà souscripteurs et investissements à l’échelle continentale ; le Royaume-Uni, malgré le Brexit, reste imbriqué dans le financement des entreprises européennes ; les fonds nordiques investissent au-delà de leurs marchés domestiques ; les grands tours réunissent presque toujours plusieurs nationalités. La souveraineté technologique européenne ne pourra donc pas reposer sur vingt-sept politiques cherchant chacune à conserver ses champions derrière une frontière différente.

La difficulté se retrouve dans les règles relatives aux aides d’État, aux marchés publics, aux fonds de pension et aux investissements étrangers. Plusieurs des 152 mesures allemandes consistent moins à décider qu’à « soutenir », « promouvoir » ou « demander » une évolution du droit européen. Le vocabulaire diplomatique permet d’inscrire une ambition dans un document mais cela ne garantit pas qu’elle survivra aux négociations entre vingt-sept États, au Parlement européen et aux différentes autorités de contrôle.

La puissance ne se comptera pas en programmes

La comparaison européenne évite deux conclusions trop simples. L’Allemagne n’est ni un pays en retard découvrant soudain le capital-risque, ni le premier État à comprendre que les startups ont besoin de clients et d’usines. La France a déjà construit une banque publique capable d’intervenir sur une large partie de la chaîne. Le Royaume-Uni dispose d’un marché du capital et d’universités plus efficaces pour produire des spin-outs financées. La Finlande, la Suède et le Danemark ont associé plus tôt fonds publics, investisseurs institutionnels et stratégies d’exportation.

Aucun de ces modèles n’a pourtant résolu l’équation, ainsi la France sait financer des projets, mais peine encore à transformer toute sa commande publique en marché technologique, quand le Royaume-Uni sait lever du capital, mais regarde une partie de ses entreprises partir ou se coter ailleurs, les pays nordiques produisent beaucoup de valeur rapportée à leur population, mais dépendent des investisseurs étrangers lors des grandes levées. L’Europe ne manque donc pas d’instruments nationaux, mais d’une continuité continentale entre le laboratoire, le capital, l’usine, la commande et la sortie.

Berlin a désormais distribué les rôles : KFW CAPITAL doit apporter le capital de croissance, le DEUTSCHLANDFONDS soutenir les premières installations industrielles, les assureurs et l’épargne retraite renforcer les fonds privés, les universités accélérer le transfert, l’administration passer les premières commandes, la BUNDESWEHR ouvrir un marché aux technologies militaires, Bruxelles fournir le cadre juridique et financier continental.

Pris séparément, chacun de ces leviers répond à une faiblesse documentée de l’écosystème européen, et pris ensemble, ils dessinent la tentative la plus intéressante de la stratégie : ne plus traiter la startup comme une petite entreprise temporairement innovante, mais comme le point de départ possible d’une capacité industrielle stratégique.

 

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