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Ukraine : une guerre cognitive à grande échelle contre les démocraties

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La guerre en Ukraine ne se joue plus uniquement sur le terrain militaire, et se déploie désormais dans un espace plus diffus, mais tout aussi décisif : celui de l’information, des récits et, au-delà, des perceptions collectives.

À Kiev, où ils ont passé une dizaine de jours en immersion, Pierre Vallet Fondateur de Kilimandjaro Digital et Benoît Thieulin, Fondateur de La War Room ont observé une réalité qui bouscule les cadres traditionnels de la conflictualité. L’Ukraine ne mène pas seulement une guerre de territoire, mais une guerre cognitive, dans laquelle la société civile joue un rôle central, pour en parler nous les avons reçus dans Perspectives

Une guerre informationnelle devenue industrielle

La propagande n’est pas une nouveauté, elle accompagne les conflits depuis des siècles, ce qui change, en revanche, c’est son échelle, sa vitesse et sa capacité d’industrialisation.

Avec la généralisation des réseaux sociaux, des plateformes mobiles et des architectures numériques globales, l’information est devenue un vecteur d’influence massive. Dans ce contexte, la Russie a structuré une stratégie de désinformation capable de produire et diffuser des contenus à très grande échelle, en exploitant les failles des sociétés ouvertes : polarisation, fragmentation du débat public, dépendance aux algorithmes.

L’enjeu ne se limite plus à convaincre, il s’agit de saturer l’espace informationnel, de déplacer les termes du débat, et in fine d’influencer les comportements politiques.

Une réponse ukrainienne fondée sur la société civile

Face à cette offensive, la réponse ukrainienne ne repose pas uniquement sur l’État. Elle s’appuie sur un écosystème diffus, né dans l’urgence du 24 février 2022, et structuré progressivement autour d’initiatives civiles. Journalistes, ONG, collectifs tech, activistes ou anciens entrepreneurs se sont mobilisés pour produire de la veille, documenter les opérations russes, analyser les narratifs et proposer des contre-discours.

Cette mobilisation présente une caractéristique structurante : elle est largement décentralisée, et ne procède pas d’une coordination verticale, mais d’une dynamique horizontale où chaque acteur agit avec ses propres moyens, souvent limités, mais avec une forte capacité d’adaptation.

Cette autonomie constitue à la fois une force, en termes de réactivité et d’innovation, et une faiblesse, en raison d’un manque de coordination et de ressources.

DeepState : la transparence comme outil de résilience

Parmi les initiatives emblématiques, la plateforme DeepState Map illustre cette transformation du rapport à l’information.

Créée dès les premières heures de l’invasion, elle repose sur un modèle participatif : des milliers de contributeurs remontent des informations de terrain, agrégées et vérifiées par une équipe d’analystes. Le résultat est une cartographie du front consultée par les médias internationaux et suivie par les citoyens.

Ce dispositif remet en cause un principe classique de la guerre : le contrôle strict de l’information par l’état-major. En Ukraine, une forme de transparence relative est assumée, au nom d’un objectif stratégique : renforcer la confiance entre l’armée, la population et les familles. Dans un environnement marqué par l’incertitude, cette transparence devient un facteur de cohésion.

De la désinformation à la guerre cognitive

Le terme de “guerre cognitive” traduit un changement de nature du conflit. Il ne s’agit plus seulement de diffuser de fausses informations, mais de structurer l’environnement mental dans lequel les individus interprètent la réalité. La bataille porte sur les cadres de pensée, les priorités politiques et les perceptions collectives.

Dans cette logique, les opérations russes ne visent pas uniquement l’Ukraine. Elles ciblent également les sociétés occidentales, en exploitant leurs divisions internes et leurs vulnérabilités structurelles. L’objectif n’est pas de créer des fractures ex nihilo, mais d’amplifier celles qui existent déjà.

Des outils artisanaux, orientés action

Un autre enseignement majeur de cette immersion tient à la nature des outils utilisés. Contrairement aux solutions occidentales de social listening, souvent conçues pour produire des analyses ou des tableaux de bord, les acteurs ukrainiens développent des outils “maison”, directement orientés vers l’action. Sur des plateformes comme Telegram, particulièrement difficiles à surveiller, ces outils permettent de détecter, suivre et contrer des campagnes de désinformation en temps réel. Cette approche pragmatique, souvent bricolée, bénéficie aujourd’hui de l’accélération liée à l’intelligence artificielle, qui abaisse les barrières à la création d’outils spécifiques.

L’Europe comme terrain de jeu informationnel

L’un des points d’alerte majeurs concerne l’extension de cette guerre informationnelle au-delà du territoire ukrainien. Pour les acteurs rencontrés, les opérations d’influence russes sont déjà à l’œuvre en Europe, notamment dans les cycles électoraux. Elles visent à exploiter les dynamiques de polarisation, à nourrir les tensions et à fragiliser les processus démocratiques.

Dans cette perspective, les échéances politiques, comme l’élection présidentielle française de 2027, constituent des cibles potentielles. L’ingérence ne prend pas nécessairement la forme d’actions spectaculaires. Elle s’inscrit dans la durée, par une accumulation de signaux faibles, de récits biaisés et de controverses amplifiées.

Une asymétrie stratégique persistante

Malgré la qualité de leurs dispositifs, les Ukrainiens pointent une asymétrie persistante. Les démocraties européennes disposent d’outils performants de détection, à l’image de certaines initiatives étatiques, mais restent en retrait sur les capacités offensives et sur l’articulation entre acteurs publics et privés. À l’inverse, l’écosystème ukrainien, bien que moins doté, se distingue par sa capacité à produire des réponses rapides, contextualisées et directement opératoires. Cette différence tient en grande partie à un facteur clé : le niveau d’urgence.

Une guerre qui dépasse le cadre ukrainien

Au-delà du cas ukrainien, cette expérience révèle une transformation plus profonde. La guerre n’oppose plus uniquement des États ou des armées. Elle implique des sociétés entières, mobilisées dans des formes d’engagement hybrides, à la croisée de la technologie, de l’information et du politique.

Dans ce nouveau cadre, la frontière entre front et arrière tend à s’effacer. Les opinions publiques, les infrastructures numériques et les processus démocratiques deviennent des espaces de confrontation à part entière.

La question posée n’est donc plus seulement celle de la capacité de résistance de l’Ukraine, mais celle de la préparation des démocraties occidentales à un type de conflictualité qui les concerne déjà directement.

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