D’OURA à STRIPE, comment les entreprises organisent la liquidité avant la Bourse
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Avant son introduction en Bourse, OURA a consacré 1,17 milliard de dollars au rachat de titres détenus par certains actionnaires. Cette opération invite à regarder autrement les financements privés, car derrière les montants annoncés, il faut distinguer ce qui finance l’activité, ce qui permet aux détenteurs de titres de récupérer des liquidités et ce qui modifie le bilan de l’entreprise.
Le prospectus d’IPO d’OURA présente un écart qui mérite une explication. Sur les neuf mois clos le 30 juin 2026, le fabricant de bagues connectées a dégagé 60,8 millions de dollars de bénéfice net, mais affiche une perte attribuable aux actionnaires ordinaires de 924,3 millions. Cet écart provient d’un deemed dividend, ou dividende réputé, de 985 millions de dollars. Il correspond au traitement comptable de la différence entre le prix payé pour racheter des actions préférentielles et leur valeur inscrite dans les comptes. Il ne s’agit ni d’une perte d’exploitation ni d’un dividende versé en supplément des rachats.
Les sorties de trésorerie sont, pour leur part, bien réelles. Pour racheter ces titres, OURA a mobilisé des ressources issues de ses levées de fonds, de son activité et de ses emprunts. Pendant la période, l’entreprise a notamment tiré 375 millions de dollars sur sa ligne de crédit, principalement pour financer des rachats d’actions et ses besoins généraux. Certains actionnaires ont ainsi pu convertir une partie de leur participation en argent avant la cotation, tandis que l’entreprise a inscrit une dette à son bilan.
OURA ne constitue pas un cas isolé. Groupon, GoPro, Zoom, Stripe et Databricks ont organisé, à différentes étapes de leur développement, des opérations permettant à des investisseurs ou à des salariés d’accéder à des liquidités sans attendre une introduction en Bourse. Leurs montages ne sont toutefois pas interchangeables, et chacun éclaire une manière différente de faire circuler le capital.
GROUPON : lever du capital neuf pour racheter des titres anciens
Entre décembre 2010 et janvier 2011, Groupon a réalisé une série G de 946 millions de dollars bruts. Selon son prospectus, l’entreprise a utilisé 809,8 millions de dollars, soit près de 86 % de cette somme, pour racheter des actions ordinaires et préférentielles détenues par certains actionnaires. Le mécanisme est simple à comprendre : des investisseurs souscrivent de nouveaux titres, puis l’entreprise utilise une grande partie des fonds reçus pour racheter des participations existantes. La levée a donc largement financé la liquidité des détenteurs de titres anciens, et pas seulement le développement de l’activité.
GOPRO : emprunter pour distribuer un dividende
GoPro illustre une autre voie. En décembre 2012, l’entreprise a mis en place un financement bancaire afin de verser un dividende de 117,4 millions de dollars. Son prospectus de 2014 prévoyait ensuite d’utiliser une partie du produit de l’introduction en Bourse pour rembourser le prêt à terme, dont le solde atteignait encore 111 millions de dollars au 31 mars 2014.
À la différence d’un rachat, le dividende a permis aux actionnaires de recevoir de l’argent sans céder leurs titres. L’entreprise s’est endettée pour effectuer la distribution, puis a prévu de mobiliser les capitaux de l’IPO pour rembourser cette dette. La cotation devait ainsi contribuer au remboursement d’un financement ayant bénéficié aux actionnaires privés, et pas seulement financer l’activité future.
ZOOM : racheter des actions et enregistrer un « dividende réputé »
Le prospectus préparé par Zoom pour son IPO de 2019 fournit un précédent particulièrement proche du traitement comptable observé chez OURA. En décembre 2016, parallèlement à sa série D, Zoom a racheté environ 15 millions de dollars d’actions préférentielles de série A, puis en a racheté pour 4,6 millions au cours de l’exercice clos le 31 janvier 2018. Dans les deux cas, les titres ont été annulés et la différence entre leur prix de rachat et leur valeur comptable a été traitée comme un deemed dividend.
L’annulation réduit le nombre de titres en circulation, tandis que le dividende réputé affecte le calcul du résultat attribuable aux actionnaires ordinaires, sans constituer une charge d’exploitation.
STRIPE : financer la liquidité des salariés plutôt que l’exploitation
En mars 2023, Stripe annonçait une levée de plus de 6,5 milliards de dollars destinée à fournir de la liquidité aux salariés et anciens salariés, ainsi qu’à couvrir les obligations fiscales liées à leurs rémunérations en actions. L’entreprise précisait alors qu’elle n’avait pas besoin de ces capitaux pour faire fonctionner son activité. Le dispositif prévoyait l’annulation de titres afin de compenser l’émission d’actions nouvelles aux investisseurs.
La levée visait ici à rendre accessible une partie de la valeur accumulée par les équipes, tout en gérant les conséquences fiscales et la dilution associées à leur rémunération.
DATABRICKS : combiner croissance, crédit et liquidité
En janvier 2025, Databricks annonçait la clôture de 10 milliards de dollars de financement en fonds propres, accompagnée de 5,25 milliards de facilités de crédit. Les usages présentés associaient développement des produits, acquisitions, expansion internationale, liquidité des salariés et anciens salariés, et impôts correspondants. Le montage réunissait plusieurs objectifs dans une même opération financière. Les crédits comprenaient une ligne renouvelable de 2,5 milliards non tirée au moment de l’annonce, et le communiqué ne précisait pas la part des financements destinée à la liquidité des salariés.
La différence décisive : qui paie les actionnaires ?
Ces exemples conduisent à distinguer la liquidité des actionnaires de celle de l’entreprise. Dans une vente secondaire directe, un acheteur acquiert les titres d’un détenteur existant : l’argent circule entre eux, sans apporter de ressources à la société. Dans un rachat, c’est l’entreprise qui paie les vendeurs. Les deux peuvent coexister : en février 2024, Stripe annonçait une nouvelle offre de liquidité financée majoritairement par des investisseurs, tout en prévoyant d’utiliser une partie de ses propres capitaux pour racheter des actions.
L’effet économique dépend ensuite du financement retenu, un rachat payé sur la trésorerie réduit les ressources disponibles. Un rachat financé par emprunt ajoute une obligation de remboursement. Une émission d’actions nouvelles apporte des capitaux, mais son effet sur la dilution doit être apprécié avec les éventuelles annulations de titres.
Organiser une sortie pour certains actionnaires ne produit donc pas automatiquement un bénéfice pour ceux qui restent. Le prix payé, les droits attachés aux actions et les moyens conservés pour développer l’entreprise restent déterminants. Les montages de Groupon, GoPro et Zoom montrent précisément pourquoi ces dimensions doivent être examinées séparément.
Chez OURA, cette analyse doit aussi tenir compte de l’activité. Le groupe a produit 328 millions de dollars de flux de trésorerie d’exploitation sur les neuf mois étudiés. Ce montant a toutefois bénéficié de la diminution des stocks, de l’augmentation des abonnements encaissés d’avance et de la hausse des sommes dues aux fabricants. Il constitue une ressource réelle, mais ne suffit pas à établir un rythme durable de génération de trésorerie.
Pour OURA, l’IPO ouvre une nouvelle étape de liquidité
Le premier prospectus d’OURA prévoit à la fois l’émission d’actions nouvelles et la vente de titres par des actionnaires existants. Seule la première composante apportera des fonds à l’entreprise ; le produit de la seconde reviendra aux vendeurs. Les quantités et le prix ne sont pas renseignés dans cette version du document. La répartition entre ces deux composantes sera donc plus instructive que le seul montant total de l’offre.
Les précédents montrent qu’une entreprise peut financer sa croissance, réorganiser son capital et procurer de la liquidité à ses actionnaires selon des calendriers distincts. Pour apprécier le projet d’OURA, il faudra désormais examiner ensemble les capitaux réellement levés par le groupe, les nouvelles cessions des actionnaires et l’utilisation prévue des fonds, notamment leur éventuelle affectation au remboursement de la dette.
Après une première liquidité organisée sur les marchés privés, la question n’est donc plus seulement de savoir combien vaudra OURA en Bourse, mais de comprendre quels moyens l’entreprise conservera pour financer la suite.







