L’Australie veut remettre le graphe social au cœur des réseaux sociaux
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Le gouvernement australien veut désormais obliger les réseaux sociaux à proposer aux utilisateurs de plus de 16 ans un fil limité aux comptes qu’ils ont choisi de suivre. Présentée comme une mesure de protection, l’initiative « My Feed, My Way » intervient surtout au cœur du modèle de TikTok, Instagram ou Facebook : la recommandation personnalisée qui organise l’attention, distribue les audiences et alimente les revenus publicitaires.
Suivre un compte ne signifie plus voir ce qu’il publie. À l’inverse, ne jamais avoir entendu parler d’un créateur n’empêche plus de regarder successivement une dizaine de ses vidéos. Le réseau social repose toujours sur des abonnements, des amis et des contacts, mais son fil montre moins ce que l’utilisateur a choisi que ce que la plateforme estime capable de retenir son attention.
Le gouvernement australien veut rendre cette dérive réversible. Présenté le 8 septembre par le Premier ministre Anthony Albanese et la ministre des Communications Anika Wells, le projet « My Feed, My Way » obligerait les plateformes demander à ses utilisateurs de faire leur choix entre un fil qui intègre des contenus personnalisés recommandés par un algorithme ou comme cela était au début des réseaux sociaux, un fil qui se limite aux amis et créateurs qu’ils ont choisi de suivre.
« Il ne s’agit pas de donner le contrôle au gouvernement. Il s’agit de donner le contrôle aux citoyens », affirme Anthony Albanese Premier Ministre Australien. Une formule qui place habilement le débat sur le terrain de la liberté individuelle, car le sujet dépasse largement l’ajout d’un réglage dans les paramètres d’une application et fait preuve d’interventionnisme de l’Australie dans la manière dont les plateformes organisent leur produit, distribuent leurs audiences et produisent leur valeur.
Le graphe social a cédé la place au graphe d’intérêts
Les premiers grands réseaux sociaux se sont construits autour de la promesse de permettre à chacun de retrouver les publications de ses amis, de ses relations professionnelles ou des comptes auxquels il avait décidé de s’abonner.
Ces fils n’étaient pas nécessairement chronologiques, encore moins dépourvus d’algorithmes. Facebook classait déjà les publications, Twitter hiérarchisait les conversations et Instagram décidait quelles photos apparaîtraient en premier. Mais l’univers de départ restait largement constitué par l’utilisateur. Il choisissait les comptes ; la plateforme organisait ensuite leurs contenus.
TikTok a popularisé une autre architecture. Son fil « For You » n’attend pas que le nouvel arrivant construise patiemment son réseau, mais observe ses interactions, mesure le temps consacré à chaque vidéo et affine progressivement ses recommandations.
Le succès de ce mécanisme en terme d’audience et d’engagement, a convaincu les autres plateformes de faire évoluer leurs règles d’affichage. Instagram, Facebook et YouTube ont progressivement augmenté la place accordée aux publications provenant de comptes non suivis. Le produit ne se contente plus d’organiser un graphe social, constitué de relations explicites, et construit un graphe d’intérêts à partir de comportements observés comme regarder, interrompre, partager, commenter, revenir.
Ce mécanisme permet également aux plateformes sociales de fournir d’un flux presque inépuisable. Lorsque les amis ont fini de publier leurs photos et que les médias suivis ont livré leurs derniers articles, le moteur peut encore trouver une vidéo, puis une autre. Le réseau social cesse alors d’être seulement un lieu où circulent des relations. Il devient un média personnalisé dont chaque utilisateur reçoit sa propre programmation.
Deux réseaux sociaux devront cohabiter dans la même application
« My Feed, My Way » cherche à rétablir une bifurcation entre ces deux expériences. D’un côté, un fil personnalisé par la plateforme, capable d’intégrer des contenus provenant d’auteurs inconnus. De l’autre, un fil circonscrit aux comptes volontairement suivis.
L’originalité de la proposition australienne, ne réside pas entièrement dans l’existence technique de ces options, car plusieurs plateformes proposent déjà des fils alternatifs ou des réglages de personnalisation. Elle vient de l’obligation de présenter explicitement ce choix à l’ensemble des utilisateurs concernés et d’en respecter le résultat.
Il faut toutefois éviter le raccourci d’un fil « sans algorithme », même limité aux comptes suivis, celui-ci pourra continuer à utiliser des algorithmes pour classer les publications, supprimer les doublons, filtrer les spams, appliquer les règles de modération ou insérer de la publicité.
Le projet australien ne permet donc pas de sortir entièrement de l’algorithmique, mais vise à refuser que la plateforme sélectionne des contenus personnalisés provenant de comptes que l’utilisateur n’a pas choisi de suivre.
Deux mots pourraient réduire considérablement la portée du texte
Le gouvernement australien précise que le choix portera sur le « fil par défaut », et toute l’efficacité du dispositif dépendra de la définition accordée à ces deux mots, car les plateformes sont désormais composées de plusieurs espaces imbriqués : fil d’accueil, vidéos courtes, onglet de découverte, moteur de recherche, notifications, suggestions de comptes et contenus affichés après l’ouverture d’une publication. Une plateforme pourrait théoriquement proposer un fil principal conforme tout en maintenant la recommandation personnalisée dans les autres surfaces de son application.
L’utilisateur ayant refusé les recommandations dans son fil pourrait encore en rencontrer dans Reels, Shorts, Explore ou leurs équivalents. Il pourrait également recevoir des notifications destinées à le ramener vers un contenu sélectionné par la plateforme.
La place de la publicité devra également être précisée. Un fil réservé aux comptes suivis pourra-t-il continuer à intégrer des annonces ciblées à partir du comportement de l’utilisateur ? Les contenus sponsorisés seront-ils considérés comme des recommandations ? Les plateformes pourront-elles suggérer des comptes entre deux publications choisies ?
Le projet devra donc définir non seulement ce que l’utilisateur peut refuser, mais aussi l’endroit jusqu’auquel son refus produit ses effets.
Le choix se jouera dans le dessin de la notification
Autre point clé de cette reforme, comment se déroule le processus de choix, si la recommandation reste active jusqu’à ce que l’utilisateur accomplisse une démarche pour la désactiver, l’inertie favorisera le modèle actuel. Si elle ne peut commencer qu’après un consentement explicite, l’effet sur les usages pourrait être beaucoup plus important. Une troisième possibilité consisterait à suspendre le choix jusqu’à ce que l’utilisateur sélectionne l’une des deux options.
Le texte devra également encadrer l’interface elle-même. Les plateformes savent présenter deux choix apparemment équivalents tout en orientant fortement le résultat : un grand bouton coloré pour conserver « une expérience personnalisée », un lien discret pour recevoir un fil « limité », quelques écrans supplémentaires et une alerte sur les contenus que l’utilisateur risque de manquer.
La ministre Anika Wells affirme que les utilisateurs pourront changer d’avis comme bon leur semble et que les plateformes devront respecter leur décision.
De son coté, le régulateur devra pouvoir vérifier la persistance du choix, sa conservation entre plusieurs appareils et l’absence de sollicitations répétées destinées à le faire abandonner. Sans cela, la réforme risque de produire une nouvelle cérémonie numérique du consentement, avec beaucoup de fenêtres, quelques boutons et toujours la même option à l’arrivée.
Le choix du fil n’est qu’une partie d’une régulation plus large du design
« My Feed, My Way » s’inscrit dans un projet plus vaste de Digital Duty of Care. Celui-ci ne concernerait pas seulement les réseaux sociaux, mais également les moteurs de recherche, les jeux en ligne, les applications, les messageries et les chatbots d’intelligence artificielle.
Pour les moins de 18 ans, les entreprises devraient prendre des mesures contre les contenus favorisant les troubles alimentaires, la pornographie, le harcèlement, la misogynie, la glorification du crime ou certains comportements dangereux. Elles devraient aussi agir sur les mécanismes susceptibles d’encourager des usages compulsifs ou d’affecter l’estime de soi.
C’est là que le texte change de nature, la régulation des plateformes s’est longtemps concentrée sur des publications prises individuellement : signaler un contenu, déterminer s’il est licite, puis demander éventuellement son retrait. Le Duty of Care porte sur les conditions de production et d’amplification du risque.
Une vidéo peut ne pas présenter le même danger selon qu’elle apparaît une fois ou qu’elle est suivie de cinquante contenus similaires. Une mécanique de récompense peut paraître anodine isolément, mais devenir problématique lorsqu’elle conduit un mineur à revenir plusieurs dizaines de fois dans la journée. Le gouvernement demande ainsi aux entreprises d’examiner les effets de l’ensemble du système : contenu, répétition, recommandation, interface et fréquence d’usage.
Les plateformes devront identifier les risques prévisibles, documenter les mesures prises et vérifier leur efficacité dans le temps. Pour les moins de 16 ans, le projet prévoit également la désactivation de fonctionnalités comme la personnalisation algorithmique et le défilement infini, en complément de l’interdiction australienne d’accès aux réseaux sociaux déjà applicable à cette tranche d’âge.
Les manquements pourraient être sanctionnés par une amende significative. L’eSafety Commissioner serait chargé du contrôle et disposerait également de pouvoirs renforcés contre certains services de nudification et contenus illégaux.
La recommandation organise aussi le marché des créateurs
La mesure ne concerne pas uniquement la relation entre les plateformes et leurs utilisateurs. Elle peut déplacer la distribution des audiences entre les créateurs, les médias et les marques.
Les comptes disposant déjà d’une communauté importante pourraient retrouver un accès plus régulier à leurs abonnés. La valeur du bouton « suivre », progressivement diluée par l’arrivée de contenus recommandés, serait partiellement restaurée.
Pour les nouveaux créateurs, le résultat pourrait être moins favorable, car le graphe d’intérêts permet aujourd’hui à une vidéo publiée par un compte inconnu de toucher rapidement une audience considérable. Si une partie importante des utilisateurs choisit de rester dans le périmètre de ses abonnements, cette capacité de découverte diminuera.
La réforme pourrait donc produire deux effets opposés : réduire le pouvoir discrétionnaire des plateformes sur la distribution, mais renforcer les positions acquises par ceux qui possèdent déjà une audience. Les nouveaux entrants pourraient alors devoir consacrer davantage de moyens à la publicité, aux partenariats ou à leur présence sur plusieurs services.
Pour Meta, TikTok ou YouTube, le risque dépendra moins de l’existence du choix que du nombre d’utilisateurs qui l’exerceront. Une adoption limitée modifierait peu le modèle. Un refus massif des recommandations pourrait réduire la quantité de contenus consommés, le temps passé et certaines impressions publicitaires.
Le gouvernement australien ne cherche pas explicitement à diminuer les revenus des plateformes, mais il introduit néanmoins une possibilité qui entre directement en tension avec leur intérêt économique, en permettant à l’utilisateur de choisir une expérience potentiellement moins abondante que celle optimisée pour prolonger sa présence.
L’Australie transforme une exigence technique en choix politique
L’Union européenne a déjà ouvert une voie comparable. Depuis l’entrée en application du Digital Services Act, les très grandes plateformes doivent proposer au moins une option de recommandation qui ne repose pas sur le profilage. La mise en œuvre a toutefois été difficile, les régulateurs estimant notamment que certaines plateformes n’avaient pas rendu la désactivation suffisamment simple.
L’approche australienne présente l’avantage de la lisibilité. La différence entre un système fondé sur le profilage et un système qui ne l’est pas reste technique. Celle entre « les contenus recommandés » et « les comptes que vous avez choisi de suivre » se comprend en quelques secondes.
L’Australie prolonge ainsi une doctrine construite par étapes : interdiction des réseaux sociaux aux moins de 16 ans, pouvoirs confiés à l’eSafety Commissioner, obligation préventive de protection et désormais choix sur la recommandation. Le pays ne se contente plus de demander aux plateformes de retirer le pire. Il commence à réglementer les mécanismes qui décident de ce qui devient visible.
De Canberra à Londres, Paris et Bruxelles
L’Australie n’a pas inventé la régulation des plateformes. L’Union européenne et le Royaume-Uni disposaient déjà du Digital Services Act et de l’Online Safety Act. Elle a néanmoins ouvert une nouvelle séquence en devenant, en décembre 2025, le premier pays à obliger certaines grandes plateformes à empêcher les moins de 16 ans de posséder un compte. Cette décision a transformé une proposition jusque-là discutée avec prudence en politique publique applicable.
En juin 2026, le gouvernement britannique a annoncé qu’il reprendrait explicitement le modèle australien pour interdire les réseaux sociaux aux moins de 16 ans à partir de 2027. Londres prévoit toutefois d’aller plus loin sur certaines fonctionnalités, notamment la diffusion en direct, les communications avec des inconnus, les mécanismes prolongeant le défilement et, pour les 16-17 ans, des restrictions activées par défaut. Le dispositif devra s’insérer dans l’Online Safety Act et être appliqué par Ofcom, avec des mécanismes de vérification de l’âge adaptés au droit britannique.
La France a suivi la même direction avec un seuil fixé à 15 ans. Mais la circulation d’une idée politique ne garantit pas celle de son texte juridique. La loi française a été censurée par le Conseil constitutionnel durant l’été 2026, avant son entrée en vigueur. Emmanuel Macron a depuis demandé à Ursula von der Leyen de porter une interdiction harmonisée à l’échelle européenne, tout en annonçant une nouvelle version du dispositif national.
Cette difficulté résume la prochaine étape. Le principe australien peut voyager ; ses modalités doivent être reconstruites dans chaque ordre juridique. Au Royaume-Uni, il faut l’articuler avec les compétences d’Ofcom et les obligations déjà imposées par l’Online Safety Act. En France, une mesure nationale doit respecter la Constitution tout en évitant d’empiéter sur le cadre harmonisé par le Digital Services Act. À l’échelle européenne, elle doit encore satisfaire aux exigences de nécessité et de proportionnalité, protéger la liberté d’expression et le droit des mineurs à accéder à l’information, tout en organisant une vérification de l’âge compatible avec la protection de la vie privée. L’Agence des droits fondamentaux de l’Union européenne rappelle précisément que toute restriction doit concilier protection des enfants, liberté d’expression, participation, non-discrimination et protection des données.
L’Australie fournit donc moins une loi prête à copier qu’un point de départ. Le Royaume-Uni en reprend le seuil tout en élargissant les fonctionnalités interdites. La France cherche à l’adapter à son droit constitutionnel et pousse désormais Bruxelles à produire une réponse commune. L’Union européenne devra, elle, éviter que vingt-sept législations nationales concurrentes fragmentent les obligations imposées aux plateformes.
L’effet d’entraînement de « My Feed, My Way » reste encore à démontrer, même si celui de l’interdiction des réseaux sociaux aux mineurs est déjà établi. Si le choix entre graphe social et recommandation personnalisée devient à son tour une fonctionnalité réellement déployée en Australie, les autres gouvernements disposeront du même argument : ce que les plateformes auront su construire pour Canberra ne pourra plus être présenté comme techniquement impossible à Londres, Paris ou Bruxelles.
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