Pourquoi les investisseurs européens financent de plus en plus la croissance américaine
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La clôture du troisième fonds venture de LIQID à plus de 100 millions d’euros pourrait être interprétée comme une nouvelle démonstration du dynamisme de l’investissement technologique européen. La réalité est plus nuancée. Derrière un gestionnaire allemand et des capitaux majoritairement européens se dessine une orientation très claire : OpenAI, Anthropic, Stripe, SpaceX, Databricks ou encore Anduril figurent parmi les entreprises auxquelles les investisseurs souhaitent s’exposer.
Alors que l’Union européenne multiplie les initiatives pour soutenir sa souveraineté technologique, une partie croissante de l’épargne privée européenne continue de rechercher sa création de valeur dans les écosystèmes américains. La question n’est plus uniquement de savoir où naissent les innovations, mais de comprendre où se concentrent les rendements.
Le capital suit la valeur, pas les frontières
Les discours sur la souveraineté numérique occupent une place centrale dans le débat public européen, pourtant, les flux de capitaux obéissent à une logique différente. Les investisseurs cherchent avant tout les entreprises capables de générer les plus fortes créations de valeur sur une décennie.
Sur ce terrain, les États-Unis conservent une avance considérable. OpenAI est devenue en quelques années l’entreprise privée la plus observée du secteur technologique mondial. Anthropic s’impose comme son principal concurrent sur les modèles de fondation. SpaceX domine désormais l’économie spatiale commerciale. Databricks s’est imposée comme l’une des infrastructures de données les plus importantes de l’économie numérique. Stripe reste l’une des plateformes financières les plus influentes au monde.
Face à ces acteurs, l’Europe produit ses propres champions. Mistral AI, Helsing, Synthesia, DeepL ou ElevenLabs démontrent la capacité du continent à faire émerger des entreprises technologiques de premier plan. Mais l’écart demeure important lorsqu’il s’agit d’atteindre des valorisations de plusieurs dizaines, voire centaines de milliards d’euros.
Pour un investisseur, la question est où se trouve la probabilité la plus élevée de capturer la prochaine vague de création de valeur mondiale ?
L’intelligence artificielle renforce l’avantage américain
La révolution actuelle de l’intelligence artificielle accentue cette dynamique. Les précédentes vagues technologiques avaient déjà favorisé les États-Unis. Internet, le cloud computing, les réseaux sociaux ou les smartphones ont largement été structurés autour d’entreprises américaines.
L’IA reproduit ce schéma à une échelle supérieure, et le développement des modèles de fondation nécessite désormais des investissements qui se chiffrent en milliards de dollars. Il exige un accès privilégié aux semi-conducteurs les plus avancés, à des capacités de calcul massives et à des infrastructures énergétiques de plus en plus importantes.
Cette réalité favorise les acteurs capables de mobiliser rapidement des volumes de capitaux considérables.
OpenAI bénéficie du soutien de Microsoft. Anthropic est soutenue par Amazon et Google. xAI mobilise les ressources financières et industrielles de l’écosystème d’Elon Musk. CoreWeave est devenue en quelques années un acteur stratégique de l’infrastructure IA.
Dans cet environnement, les investisseurs européens cherchent naturellement à s’exposer aux entreprises qui occupent les positions dominantes de la chaîne de valeur.
Le véritable actif rare n’est plus la startup, mais l’accès
L’annonce de LIQID met également en lumière une autre transformation du marché : « Trente années de données sur le capital-risque montrent une réalité simple : l’essentiel de la valeur est créé par un petit groupe de gestionnaires d’exception », affirme Christian Schneider-Sickert, fondateur de LIQID.
Ainsi seule une poignée de sociétés de gestion se retrouve systématiquement au capital des entreprises les plus performantes de chaque génération. Sequoia, Benchmark, Andreessen Horowitz, Thrive Capital, Accel ou Lightspeed disposent aujourd’hui d’un avantage cumulatif considérable. Leur réputation attire les meilleurs entrepreneurs, ce qui améliore leurs performances et renforce leur capacité à accéder aux tours de financement les plus recherchés.
Le principal actif recherché n’est donc plus seulement l’accès à une startup prometteuse, mais d’accéder aux fonds qui disposent eux-mêmes d’un accès privilégié aux entreprises les plus convoitées du marché. Pour un investisseur européen, obtenir une allocation dans certains fonds américains est devenu presque aussi difficile que d’investir directement dans OpenAI ou Anthropic.
Les entrepreneurs européens eux-mêmes regardent vers l’Amérique
Le déplacement du capital s’accompagne d’un déplacement progressif des fondateurs. Depuis plusieurs années, les investisseurs observent une hausse du nombre d’entrepreneurs européens qui créent des structures juridiques américaines, rejoignent des accélérateurs comme Y Combinator ou déplacent une partie de leurs opérations vers San Francisco et New York. Le dernier batch de Y Combinator compte de plus en plus de fondateurs européens qui créent directement aux Etats Unis leurs startups. Le phénomène concerne particulièrement les secteurs nécessitant des financements importants, notamment l’intelligence artificielle, la défense, les infrastructures logicielles ou la deeptech.
Les raisons sont bien entendu économiques, les marchés américains offrent un accès plus rapide aux clients, aux investisseurs et aux partenaires industriels, les tours de financement y sont souvent plus importants et surtout les perspectives de liquidité plus nombreuses.
Lorsque les fondateurs suivent ces opportunités, les capitaux finissent généralement par les suivre.
« Dans un marché où le capital se concentre de plus en plus sur une poignée d’entreprises leaders, la discipline et la sélection deviennent déterminantes », explique Martin Meuter, responsable de la gestion de portefeuille.
L’Europe produit des startups, les États-Unis produisent des plateformes mondiales
L’une des différences les plus significatives réside dans l’échelle atteinte par les entreprises, si l’Europe démontre sa capacité à créer des sociétés innovantes, elle peine davantage à produire des plateformes mondiales capables de dominer durablement leur marché.
Les États-Unis bénéficient d’un marché intérieur homogène, d’une profondeur financière exceptionnelle et d’un écosystème d’investissement capable d’accompagner les entreprises pendant plusieurs décennies sans passage immédiat en Bourse. C’est cette combinaison de facteurs qui favorise l’émergence de sociétés privées dont les valorisations dépassent parfois celles de groupes cotés historiques.
Le paradoxe européen
Cette situation crée un paradoxe de plus en plus visible, avec d’un côté, les institutions européennes mobilisent des dizaines de milliards d’euros pour renforcer la souveraineté technologique du continent, et de l’autre, les investisseurs privés européens orientent une partie croissante de leur capital vers les leaders américains de ces mêmes secteurs.
Cette réalité ne traduit pas un manque d’ambition européenne, mais révèle surtout où les investisseurs estiment aujourd’hui que se concentreront les rendements les plus importants de la prochaine décennie.
Une nouvelle géographie du capital
L’annonce de LIQID dépasse finalement le cadre d’une simple levée de fonds, et illustre l’émergence d’une géographie mondiale du capital dans laquelle les frontières deviennent secondaires face aux dynamiques de création de valeur. Les investisseurs européens continuent de financer des entreprises locales, mais ils cherchent également à participer aux grandes plateformes technologiques mondiales qui façonnent l’économie de l’intelligence artificielle.
La bataille de la souveraineté technologique ne peut se résumer pas à la localisation des entreprises. Elle concerne aussi la propriété du capital, l’accès aux rendements et la capacité à participer financièrement aux prochaines vagues d’innovation.
Sur ce terrain, les États-Unis demeurent aujourd’hui le principal centre d’attractivité de l’économie technologique mondiale, et les investisseurs européens, loin de s’en détourner, cherchent de plus en plus à y prendre part.
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