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[Expert] Le nouveau plan numérique du gouvernement : compétitivité, par Olivier Ezratty

Dans ce second volet sur le plan numé­rique du gou­ver­ne­ment annoncé le 28 février 2013 par Jean-Marc Ayrault et Fleur Pel­le­rin, après l’éducation, nous allons cou­vrir le sujet de la compétitivité.

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Un plan numé­rique du gou­ver­ne­ment ne peut pas négli­ger l’économie, l’entrepreneuriat et l’innovation. On se rap­pelle que le plan Bes­son I de 2008 avait quelque peu éludé la ques­tion, se pré­oc­cu­pant plus de conte­nus et de télé­coms. Cela s’était un peu amé­lioré dans les ver­sions sui­vantes. L’Etat s’était rendu compte, grâce au coup de pouce de Google, que le numé­rique était créa­teurs d’emplois, de beau­coup d’emplois. En exa­gé­rant un peu les chiffres, mais c’était pour une bonne cause.

Mais l’Etat a tou­jours bien du mal à s’adapter aux besoins de l’écosystème entre­pre­neu­rial. Il se veut un grand redis­tri­bu­teur. Il prend d’une main (cf l’affaire des pigeons…) ce qu’il redis­tri­bue d’une autre (les aides et autres prêts et appels d’offre) en espé­rant être effi­cace. Ce qu’il est par­fois, donc pas sou­vent. Mais l’innovation est elle-même un sys­tème impar­fait avec beau­coup d’échecs. Donc, dif­fi­cile à benchmarker.

L’Etat et l’écosystème conti­nuent de se deman­der pour­quoi les Google et autres Face­book ne sont pas créés en France. Ni ailleurs en Europe au pas­sage. Les rai­sons sont pour­tant bien connues : le mar­ché inté­rieur est trop frag­menté, ne serait-ce que lin­guis­ti­que­ment, ce qui abou­tit à une frag­men­ta­tion équi­va­lente du finan­ce­ment de l’innovation, la culture fran­çaise n’est dans l’ensemble pas très pro­pice à la prise de risque, sur­tout du côté des grands don­neurs d’ordre, et on a du mal à se pro­je­ter à l’international, seul moyen de contour­ner la frag­men­ta­tion euro­péenne. Et notam­ment vers les USA ou l’Asie, voire dans d’autres pays BRIC comme le Bré­sil, nou­vel Eldo­rado pour cer­taines startups.

On se ras­sure en géné­ral avec la qua­lité de nos talents et de nos cher­cheurs, … comme si ils étaient nuls dans les autres pays ce qui est cer­tai­ne­ment faux. La com­plexité bureau­cra­tique du pays ? On vit avec et on se dit que, fina­le­ment, il faut la rela­ti­vi­ser. La fis­ca­lité ? Oui, elle joue un rôle un peu néga­tif, mais là aussi il faut rela­ti­vi­ser. On se noie aussi dans le verre du très haut débit qui occupe nos régions, nos élus et nos opé­ra­teurs télécoms.

Le prin­ci­pal pro­blème de nos star­tups, c’est de trou­ver des clients, des clients qui payent, qui payent bien, dans des délais rai­son­nables et qui déploient des solu­tions à grande échelle et pas juste au stade du “proof of concept” ou de la maquette. Nos star­tups ont besoin de faire de l’innovation à l’échelle indus­trielle pour réus­sir, pas juste arti­sa­nale. Le reste est fina­le­ment presque secon­daire. Hié­rar­chi­ser les pro­blèmes des entre­pre­neurs, voilà un objec­tif pour le gou­ver­ne­ment. Il a lancé des études pour éclai­rer sa lan­terne. Il a sous la main une quan­tité impres­sion­nante de rap­ports divers, dont l’excellent pano­rama des indus­tries du numé­rique réa­lisé par l’IGF en 2012 mais aussi les rap­ports de l’Institut Mon­taigne tout comme les pro­po­si­tions de syn­di­cats pro­fes­sion­nels (Syn­tec Infor­ma­tique, AFDEL, etc) qui s’agitent notam­ment au moment des grandes élec­tions natio­nales. Dans ce pays, on attend beau­coup de l’Etat. Un peu trop d’ailleurs.

Dans le verre à moi­tié plein, il y a cette viva­cité de l’écosystème entre­pre­neu­rial qui ne fait qu’augmenter. La culture entre­pre­neu­riale avance d’année en année avec tous ces incu­ba­teurs qui fleu­rissent dans les grandes écoles voire uni­ver­si­tés. La France a de la chance d’avoir autant de jeunes et moins jeunes qui veulent entre­prendre mal­gré les bou­lets qu’on leur met aux pieds. Elle invente tout un tas de dis­po­si­tifs d’aides et d’accompagnement, mais elle laisse les bou­lets en place voire les alour­dit par­fois. Etrange France… bipolaire !

Sur ce, que nous a concocté l’actuel gou­ver­ne­ment ? Il y a du busi­ness as usual avec le plan très haut débit qui suit son cours sinueux, l’éternelle ques­tion de l’équipement des PME et les habi­tuels sau­pou­drages d’aides diverses sur quelques sec­teurs, mais cette-fois ci assez mar­gi­nales. La nou­veauté se situe dans les …

Quar­tiers numériques

C’est le pre­mier volet du plan gou­ver­ne­men­tal. Fleur Pel­le­rin l’avait pré­an­noncé en octobre 2012 à l’issue d’un Conseil des Ministres.

L’objec­tif ? Conso­li­der l’écosystème numé­rique privé et public dans une quin­zaine de villes, dont la région pari­sienne. Per­mettre leur rayon­ne­ment inter­na­tio­nal ou régio­nal. Sim­pli­fier la vie des entre­pre­neurs pour leur faci­li­ter l’accès aux res­sources : espaces de tra­vail, com­pé­tences, res­sources publiques et privées.

Le modèle ? Il s’inspire de la mythique et impos­sible à copier Sili­con Val­ley et sur­tout des ini­tia­tives plus récentes de Londres (Tech City) et de Ber­lin (Sili­con Alley). Des ini­tia­tives qui font par­ler d’elles effi­ca­ce­ment mais qu’il faut prendre avec des pin­cettes. Ce d’autant plus que les quelques suc­cès dans le numé­rique issus de ces pays n’en sont pas ori­gi­naires. Les anglais n’ont pas eu besoin de la Tech City pour géné­rer des ARM et autres star­tups dans les médias. Mais quand une Joanna Shields issue de Face­book prend la tête de la Tech­City, la sym­bo­lique fait réflé­chir. Dans la pra­tique, la Lon­don Tech­City est étalée sur un ter­ri­toire qui fait à peu près le quart de la taille de Paris (ci-dessous). Son centre est le quar­tier de Old Street, qui a servi de base de départ au déploie­ment de nom­breuses entre­prises dans le sec­teur, grandes (comme Google) ou petites. Un peu comme notre Sen­tier. Mais un peu plus excen­tré par rap­port au cœur de Londres qui est plus au sud. Nos entre­prises de high-tech sont quant à elles un peu plus étalées géo­gra­phi­que­ment en région pari­sienne. Les star­tups sont assez épar­pillées mais un peu plus concen­trées dans le centre de Paris, dans le quar­tier du Sen­tier. De leur côté, les grandes entre­prises sont à Issy les Mou­li­neaux, La Défense, Vélizy, les Ulis, et les écoles, uni­ver­si­tés et labo­ra­toires de recherche sont aussi dis­sé­mi­nés et plu­tôt … ailleurs !

London TechCity vs Paris

Le gou­ver­ne­ment ambi­tionne donc de fédé­rer les ini­tia­tives locales et de créer à chaque fois un lieu cen­tral, sorte de méga-incubateur de star­tups inté­grant tous les ser­vices pri­vés et publics des­ti­nés aux star­tups en amor­çage et en éclo­sion. Avec des espaces de tra­vail et des fablabs – très à la mode en ce moment – pour le pro­to­ty­page d’objets inno­vants maté­riels. Le quar­tier numé­rique fran­ci­lien est des­tiné à être une vitrine internationale.

Le lieu ? Pour ce qui est de la région pari­sienne, les décla­ra­tions récentes de Fleur Pel­le­rin dans Libé­ra­tion laissent à pen­ser qu’il a déjà été choisi car c’est le “l’hypothèse la plus sérieuse”, comme si elle sem­blait avoir été tra­vaillée de longue date : la Halle Freys­si­net, située juste de l’autre côté de la Seine… de Bercy. C’est là qu’a lieu le salon SATIS pen­dant l’automne ! Elle évoque le nombre de 1000 star­tups. Ce qui parait un peu déli­rant car c’est à peu près le nombre de star­tups du sec­teur numé­rique aidées chaque année par Oseo à l’échelle de toute la France ! Ce nombre ne pour­rait être atteint qu’en atti­rant des star­tups étran­gères. Pour­quoi pas ! Mais au moins, le lieu est bien des­servi par le métro (sta­tion Che­va­le­ret, ligne 6) ! Au pas­sage Fleur Pel­le­rin démo­lit à la fois Eric Bes­son et Natha­lie Kosciusko-Morizet dans son inter­view mais elle trouve tout de même bien pra­tique de pio­cher dans le Plan d’Investissement d’Avenir pour finan­cer la quasi-totalité des mesures de son plan ! Or on doit cette manne au tra­vail de lob­bying de la pre­mière en 2009 ! Un peu de fair play serait le bien­venu dans cette histoire !

Le mar­ke­ting ? L’initiative des quar­tiers numé­riques s’appuiera sur la créa­tion d’une marque ombrelle com­mune. Un point très impor­tant quand on sait par exemple que la Lon­don Tech City doit beau­coup à la com­mu­ni­ca­tion et moins à un véri­table réamé­na­ge­ment du ter­ri­toire. Cette marque ombrelle pourra notam­ment être utile pour pro­je­ter nos entre­prises à l’étranger. Cela pourra aider Ubi­France à don­ner un peu de lustre à la pré­sence fran­çaise notam­ment lors des grands salons du numé­rique (MWC, IBC, et peut-être même au CES). Le défi est de faire pas­ser l’image d’une France à la fois créa­tive et inno­vante, ce qui n’est pas trop dif­fi­cile, mais aussi plus “pro-business” ce qui l’est moins. Les anglais eux, n’y vont pas par le dos de la cuiller dans leur mar­ke­ting. Comme ci-dessous sur le stand de UKTI – l’équivalent chez eux de Ubi­France – au CES de 2010 avec son “Love and Money” asso­cié à la créa­ti­vité. Une sym­bo­lique que l’on avait bien res­sen­tie lors des JO de Londres, notam­ment lors des magis­trales céré­mo­nies d’ouverture et de clôture.

UKTI booth (10)

Le finan­ce­ment ? Quels seront les moyens mis en œuvre en cette période de disette bud­gé­taire ? Il semble que les attentes soient très fortes vis à vis du privé. Quels spon­sors vont s’engager là-dedans et notam­ment cofi­nan­cer les infra­struc­tures ? On peut s’attendre à un mélange d’acteurs fran­çais (sou­vent des opé­ra­teurs télé­coms, avec un mix qui reste à déter­mi­ner car ils ne sont pas tous en forme…) et étran­gers (les habi­tuels Google et Micro­soft, mais ils ont déjà lancé ou financé leurs propres ini­tia­tives comme le GLII – Grand Lieu Inté­gré de l’Innovation avec Le Cam­ping et La Can­tine à Paris pour le pre­mier et un petit accé­lé­ra­teur dans le sen­tier pour le second).

Le plan­ning ? Il est ambi­tieux : après le lan­ce­ment d’une consul­ta­tion publique (ci-dessous), la CDC doit rendre ses conclu­sions sur le pro­jet d’ici juin 2013. Les pre­miers quar­tiers, notam­ment celui de Paris, sont cen­sés ouvrir en 2014. En paral­lèle, l’entrepreneur Tariq Krim planche sur l’identification des talents. Pas à titre indi­vi­duel pour trou­ver tel ou tel entre­pre­neur brillan­tis­sime méri­tant le sup­port de l’Etat, mais au niveau des sources de talents : les écoles, les uni­ver­si­tés, les ini­tia­tives publiques et pri­vées ou les approche col­la­bo­ra­tives qui marchent.

Paris Capitale Numerique

Le gou­ver­ne­ment sou­haite aussi atti­rer dans ces lieux de grandes entre­prises, et notam­ment leurs labo­ra­toires de R&D, sans comp­ter la recherche publique. L’INRIA pourra-t-elle res­ter indé­fi­ni­ment dans son ilot de Roc­quen­court ? Atti­rer les entre­prises, oui. Mais de là à dépla­cer toutes les boites de Vélizy (Bouygues Télé­com, Tha­lès, Sté­ria, Das­sault Sys­tèmes, Oracle, Alcatel-Lucent, etc), Issy les Mou­li­neaux (Micro­soft, Cisco, HP, re-Bouygues Télé­com, Canal+, etc) ou La Défense (sur­tout les grandes SSII) ? Pas évident !

Que faire de Saclay, l’autre pro­jet de Sili­con Val­ley à la fran­çaise ? Il prend du plomb dans l’aile pour tout un tas de rai­sons connues pour­tant dès le départ : trop orienté sciences “dures”, pas assez de sciences “molles” (sociales, busi­ness, mar­ke­ting, design, droit), trop éloi­gné de Paris, mal des­servi par les trans­ports en com­mun, trop éclaté géo­gra­phi­que­ment et au pas­sage avec une parité de genre très défi­ciente. En consé­quence de quoi, pour ce qui concerne au moins le numé­rique, il sera pro­ba­ble­ment géo­gra­phi­que­ment mar­gi­na­lisé et res­tera ce qu’il est aujourd’hui : une zone d’écoles d’ingénieurs, d’universités et de labo­ra­toires de recherche, mais pas assez maillée avec les entreprises.

Il y a d’autres idées dans l’air comme la créa­tion de zones franches fis­cales et aussi des rap­pro­che­ments euro­péens, notam­ment avec Ber­lin. Ce sont des pistes inté­res­santes à creu­ser pour démon­trer le côté pro-business du pays. Le résul­tat sera-t-il un pro­jet à la sauce fran­çaise, plu­tôt jaco­bin et cen­tra­li­sa­teur pour ce qui est de Paris, et pro­vin­cial et épar­pillé sauce Pôles de Com­pé­ti­ti­vité pour le reste ? Il est trop tôt pour le dire. Le plan de Fleur Pel­le­rin est en tout cas très ambi­tieux. Il faut sur­tout s’assurer que les ques­tions fon­da­men­tales évoquées en intro­duc­tion seront bien traitées.

D’où, en com­plé­ment des consul­ta­tions sur les Quar­tiers Numé­riques, le lan­ce­ment des “Assises de l’Entrepreneuriat” qui servent de pla­te­forme de concer­ta­tion sur ces dif­fé­rents sujets. Neuf groupes de tra­vail planchent sur des pro­po­si­tions et sont pilo­tés par des gens très biens (Phi­lippe Hayat, Cathe­rine Barba, Marie Eke­land, etc). Ils couvrent notam­ment la dif­fu­sion de l’esprit d’entreprise, la fis­ca­lité de l’entrepreneuriat, la for­ma­tion, le finan­ce­ment, l’innovation dans les entre­prises et le déve­lop­pe­ment inter­na­tio­nal. Ceci don­nera lieu à une ving­taine d’actions qui seront annon­cées en avril 2013. J’ai tou­jours l’impression que l’histoire se répète mais il ne faut pas déses­pé­rer pour autant !

Finan­ce­ments sectoriels

150m€ sont alloués au sou­tien à la recherche et à l’innovation. Il s’agit d’une allo­ca­tion d’une petite enve­loppe déjà ini­tia­le­ment pré­vue pour le numé­rique, celle du Plan d’Investissement d’Avenir. Il y avait à l’origine 2,5 Md€ (mil­liards) pour le numé­rique ! Ce PIA est une aubaine : il est régu­liè­re­ment réuti­lisé comme source de finan­ce­ment et fait l’objet de réal­lo­ca­tions per­ma­nentes. C’est un jeu de bon­ne­teau qui a perdu tout le monde ! Eric Bes­son nous y avait habi­tués de 2010 à 2012 en annon­çant régu­liè­re­ment tel ou tel inves­tis­se­ment sec­to­riel qui était tou­jours pris dans le même coffre, celui du PIA ! Le bud­get avait même servi à créer la Banque de l’Industrie par Sar­kozy juste à la fin de son man­dat et qui va se fondre dans la BPI.

Ici, comme pour le Plan d’Investissement d’Avenir ini­tial, nous avons une foca­li­sa­tion sur cer­tains sec­teurs jugés pro­met­teurs : les objets connec­tés, les logi­ciels embar­qués, le cal­cul inten­sif, le cloud, le big data, la sécu­rité et la robo­tique. Le ration­nel ? C’est sur­tout le résul­tat du lob­bying des acteurs publics et pri­vés concer­nés qui poussent cha­cun leur domaine. La dif­fé­rence par rap­port au PIA ? On a plus de sujets “hori­zon­taux” tech­no­lo­giques et moins d’usages “ver­ti­caux” comme la e-santé, la e-éducation ou les smart cities. Cela mélange une approche grand public et d’informatique d’entreprise mais avec un pen­chant plus fort pour cette dernière.

Comme tou­jours, on va finan­cer des pro­jets plu­tôt dans l’amont de la R&D avec la dif­fi­culté à créer de véri­tables écosys­tèmes et des pla­te­formes. Avec le vœu pieu de deve­nir lea­der mon­dial dans ces domaines où l’on est déjà lar­ge­ment dépassé en géné­ral, comme dans le cloud. Tout du moins au niveau indus­triel car on a de nom­breux bons cher­cheurs sur tous ces sujets. On sait déjà que ce n’est pas le gou­ver­ne­ment qui nous per­met­tra de réus­sir indus­triel­le­ment. Sauf à lan­cer des pro­jets d’équipement très ambi­tieux, ce qu’il est inca­pable de faire en l’état. A la fois par manque de moyens finan­ciers et aussi, du fait d’une culture pro­jet assez défi­ciente asso­ciée à une société trop com­plexe à bouger.

Et les grands Corps tech­niques de l’Etat ne sont plus ce qu’ils étaient pen­dant les trente glo­rieuses ! Ils ont été déplu­més par les pri­va­ti­sa­tions suc­ces­sives des entre­prises indus­trielles de l’Etat et des ser­vices publics comme France Télé­com. L’influence des poly­tech­ni­ciens des Corps tech­niques (télé­coms, mines, ponts, …) s’est effa­cée devant celle des énarques. La sym­bo­lique : le patron de France Télé­com qui a été long­temps un X-Télécom (voire, grande déchéance, un vul­gaire Supe­lec…) est main­te­nant un HEC-ENA ! Allez bâtir des stra­té­gies indus­trielles avec cela ! Bon, heu­reu­se­ment, la consé­quence est que l’on voit main­te­nant des X deve­nir entre­pre­neurs ! J’en connais quelques-uns de très bons !

Je découvre au détour du plan du gou­ver­ne­ment l’Alliance Allis­tène, une struc­ture de coor­di­na­tion de la recherche publique fran­çaise dans le numé­rique créée en 2009 ! Elle couvre l’un des trois pôles de la Stra­té­gie Natio­nale de Recherche et d’Innovation (SNRI), créée du temps où Valé­rie Pécresse était Ministre de la Recherche. C’est le regrou­pe­ment des orga­nismes de recherche publique concer­nés par le numé­rique : les trois gros piliers que sont l’INRIA, le CNRS et le CEA, accom­pa­gnés des grandes écoles et des uni­ver­si­tés via le CDEFI (qui regroupe les grandes écoles) et la CPU (les pré­si­dents d’universités). Il y a aussi les orga­nismes de recherche qui exploitent le numé­rique dans leurs tra­vaux comme l’INRA (agri­cul­ture), l’INRETS (trans­ports) et l’ONERA (aéro­spa­tial). Il manque juste l’INSERM (santé). Allis­tène sert à quoi ? A coor­don­ner le mille-feuille de la recherche publique dans le numé­rique. Ils ont pro­duit une sorte de nomen­cla­ture et d’alignement de l’ensemble des uni­tés de recherche des labo­ra­toires concer­nés. C’était fort utile car la plu­part des pro­jets de recherche sont menés conjoin­te­ment par plu­sieurs laboratoires.

Le tout est orga­nisé selon un décou­page fonc­tion­nel avec réseaux et cal­culs, logi­ciels et sys­tèmes infor­ma­tiques, réseaux et ser­vices, connais­sances, conte­nus et inter­ac­tions, et nano­tech­no­lo­gies. Ne cher­chez pas des prio­ri­tés : il y a tout dedans ! Mais la coor­di­na­tion du tout vaut mieux que rien.

Organisation Allistene

On va donc retrou­ver les habi­tuels appels à pro­jets sec­to­riels gérés par la CDC. Des socié­tés vont y répondre, celles qui sont natu­rel­le­ment plus enclines à faire de la recherche qu’à vendre de vrais pro­duits à de vrais clients et en volume. Oui, un sys­tème bien connu qui dans cer­tains cas génère quelques réus­sites mais en majo­rité ali­mente un ton­neau des Danaïdes de fonds per­dus. Le propre de l’innovation est que les grandes réus­sites sont en géné­ral géné­rées “hors sys­tème” et du fait d’entrepreneurs inno­vants et un peu dingues (au sens, aty­piques et anti­con­for­mistes) : les Sig­Fox, Par­rot, Withings et autres Sculp­teo.

Le plan du gou­ver­ne­ment n’évoque pas la confi­gu­ra­tion tou­jours en construc­tion de la Banque Publique d’Investissement qui devient une sorte de hol­ding coif­fant Oseo et la Caisse des Dépôts et notam­ment ses véhi­cules d’investissement en fonds propres (CDC Entre­prises, Fonds Stra­té­gique d’Investissement). Cette confi­gu­ra­tion pour­rait s’appuyer sur les recom­man­da­tions de l’Inspection des Finances faites l’été 2012 sous la direc­tion de Bruno Parent. En étant opti­miste, on peut s’attendre à un peu de ratio­na­li­sa­tion et à une sim­pli­fi­ca­tion du par­cours du com­bat­tant pour les entre­pre­neurs. En étant réa­liste, bien… on est réa­liste et on n’en attend pas trop !

Numé­ri­sa­tion des PME

C’est un vieux ser­pent de mer régu­liè­re­ment remis sur la table : l’équipement des PME en outils numé­riques ! La France est sou­vent en retard dans ce domaine, notam­ment dans le e-commerce. Les gou­ver­ne­ments se sont suc­cé­dés au che­vet des PME réti­centes aux pro­grès du numé­rique. Il y a eu les ini­tia­tives Net­Pu­blic, le Pas­se­port pour l’économie numé­rique, Mon Entre­prise en Ligne, etc. On ne compte plus les ini­tia­tives, avec des par­te­na­riats publics-privés inté­grant pêle-mêle Pages Jaunes (main­te­nant Solo­cal), Google, Micro­soft, d’autres acteurs fran­çais ou amé­ri­cains du numé­rique et les chambres de com­merce pour équi­per les PME. Résul­tat : nos PME sont tou­jours à la peine. Pour­quoi donc ? Est-ce lié à un manque de moyens, nos PME étant les moins pro­fi­tables d’Europe ? Pas seule­ment. Il y a un phé­no­mène d’œuf et de poule : elles exportent moins que dans d’autres pays euro­péens, elles ont donc une emprise plus locale, donc un besoin moindre d’Internet et de com­merce en ligne.

monentrepriseenligne

La méthode choi­sie cette fois-ci ? Des prêts boni­fiés à hau­teur de 300 m€. D’où viennent-ils ? Ils seront gérés par la BPI qui regroupe main­te­nant la CDC et Oseo. Le finan­ce­ment ? Vous l’avez main­te­nant deviné : bingo, il vient là aussi du Plan d’Investissement d’Avenir, déci­dé­ment mis à toutes les sauces. Mais m’sieur, c’est quoi un prêt boni­fié ? C’est un prêt de la BPI qui est abondé par un prêt com­plé­men­taire de l’Etat qui appor­tera 27m€ en plus ou au sein des 300 m€ du pro­gramme. Pour­quoi faire simple quand on peut faire compliqué ?

PME en France

Le plan du gou­ver­ne­ment ne pré­cise pas à ce stade quels inves­tis­se­ments des PME seront finan­çables par des prêts, d’une hau­teur allant de 300K€ à 2 m€. Ce mon­tant indique indi­rec­te­ment une volu­mé­trie très limi­tée : il concer­nera un maxi­mum de 500 à 1000 PME. Alors qu’il y en a 2,3 mil­lions en France dont 21000 moyennes entre­prises, cf la tableau ci-dessus ori­gi­naire de la Com­mis­sion Euro­péenne. Mais toutes nos PMEs ne sont pas en retard en matière d’équipement numé­rique. En tout cas, ce plan va cer­tai­ne­ment créer un bel effet d’aubaine pour certaines.

L’approche sera donc sélec­tive mais les moda­li­tés du tri res­tent à pré­ci­ser. On sait juste que le pro­gramme sera piloté en s’appuyant sur le réseau des CCI, avec des contrats avec les régions. Bref, beau­coup de belles réunions en pers­pec­tive ! En visio-conférence ?

Très haut débit pour tous

La mesure 9 (sur 18) est le gros mor­ceau du plan du gou­ver­ne­ment, une énorme épine dans le pied ! Il est pris entre le mar­teau et l’enclume : l’enclume, ce sont les opé­ra­teurs télé­coms qui sont pous­sés à inves­tir dans la fibre optique, et aussi dans la 4G, et se plaignent de la concur­rence effré­née de l’un d’entre eux (Free) qui réduit leurs marges et leurs capa­ci­tés d’investissement. Le mar­teau, ce sont les col­lec­ti­vi­tés locales qui piaillent d’impatience pour équi­per leurs ouailles de très haut débit pour les désen­cla­ver citoyen­ne­ment et écono­mi­que­ment. Ces der­nières ont bâti des pro­jets de cofi­nan­ce­ment d’infrastructures de fibres dans les zones peu denses sur les­quels se greffent ensuite les grands opé­ra­teurs télé­coms pour pro­po­ser leurs offres com­mer­ciales (j‘avais décor­ti­qué l’histoire dans une série d’articles avant la pré­si­den­tielle 2012).

Après avoir remis en cause l’approche du pré­cé­dent gou­ver­ne­ment dans la réso­lu­tion de ce pro­blème pen­dant la cam­pagne pré­si­den­tielle 2012, Fleur Pel­le­rin et le gou­ver­ne­ment font du chan­ge­ment dans la conti­nuité en s’appuyant sur “les dyna­miques déjà enga­gées par les opé­ra­teurs pri­vés et les col­lec­ti­vi­tés locales”. Mais cette fois-ci, pro­mis, l’Etat devient “stra­tège” alors qu’avant, il n’était qu’un vul­gaire tac­ti­cien de droite. Com­ment devient-on stra­tège ? La réponse est dans le texte : en péren­ni­sant “une struc­ture de pilo­tage du déploie­ment des réseaux très haut débit” qui “aura notam­ment pour rôle d’encourager et d’encadrer les déploie­ments des opé­ra­teurs et de sou­te­nir l’harmonisation des ini­tia­tives des col­lec­ti­vi­tés ter­ri­to­riales”. La stra­té­gie par les réunions, voilà un concept innovant !

Quid du finan­ce­ment ? Les besoins ont été évalués à la louche entre 30 Md€ et 40 Md€ par les séna­teurs en charge du sujet, mais cette évalua­tion est sou­vent à géo­mé­trie variable selon l’objectif visé (haut débit ou très haut débit, fibre ou pas, infra­struc­tures back­bone ou ter­mi­nai­son locale jusqu’à l’abonné) et le timing. Le gou­ver­ne­ment a de son côté annoncé un plan de 20 Md€ étalé sur 10 ans. Un tiers est financé par des sub­ven­tions et notam­ment des prêts de long-terme de l’Etat aux col­lec­ti­vi­tés locales. Là encore, on va faire appel à l’épargne publique par le tru­che­ment de la bonne vieille CDC.

La dif­fé­rence par rap­port au pré­cé­dent gou­ver­ne­ment se situe peut-être dans un souci de plus grande péréqua­tion. A savoir, d’aider les régions où le coût des infra­struc­tures (par abonné) sera plus élevé pour des rai­son géo­gra­phiques. Mais les vases com­mu­ni­cants ne sont pas explicites.

Sur les 20 Md€, l’Etat en four­nira 3. On n’est pas loin des 2 Md€ ini­tia­le­ment pré­vus dans le Plan d’Investissement d’Avenir. Le reste devra venir des col­lec­ti­vi­tés locales et des opé­ra­teurs télé­coms. Les cinq grands opé­ra­teurs télé­com fran­çais ont investi 6,4 Md€ en infra­struc­tures fixes et mobiles par an entre 2008 et 2010 et 7 Md€ en 2011 (source : Fédé­ra­tion Fran­çaise des Télé­coms). Les opé­ra­teurs télé­coms subissent aussi 1,2 Md€ de fis­ca­lité spé­ci­fique (taxe Cosip, finan­ce­ment de la TV publique, cf mon schéma dans cet article). Sur 10 ans, cela fait 12 Md€ ! Mais l’investissement des opé­ra­teurs pri­vi­lé­gie natu­rel­le­ment les agglo­mé­ra­tions et pas les cam­pagnes recu­lées. D’où les ini­tia­tives locales avec des par­te­na­riats publics-privés avec des struc­tures spé­cia­li­sées dans l’implantation d’infrastructures télécoms.

En gros, la ven­ti­la­tion du finan­ce­ment du très haut-débit pré­sen­tée par le gou­ver­ne­ment est la sui­vante si je com­prends bien : Etat = 3 Md€, col­lec­ti­vi­tés locales : 4,3 Md€, et 14,6 Md€ pour les tel­cos ! Le Séna­teur Mau­rey, qui s’était déjà opposé au gou­ver­ne­ment Fillon sur le sujet n’est pas plus enchanté par la nou­velle feuille de route, qu’il juge très floue. Bref, ça va encore hur­ler pen­dant 10 ans mais on va y arri­ver au bout du compte… Et il fau­drait rap­pe­ler que ce débat est assez éloi­gné du thème de la com­pé­ti­ti­vité. En effet, il porte sur les zones très peu denses, c’est-à-dire, celles où il y a notam­ment peu d’entreprises. Ce sont pour l’essentiel des zones rurales. Elles ont une faible contri­bu­tion au PIB et aux expor­ta­tions. Je ne dis pas qu’il ne faut pas s’en occu­per. Mais que c’est un autre sujet que celui de la com­pé­ti­ti­vité écono­mique ! Il relève plus de la citoyen­neté et du besoin d’éviter que ces zones se dépeuplent encore plus.

Voilà pour la par­tie com­pé­ti­ti­vité du plan numé­rique du gou­ver­ne­ment sauce 2013.

Alors, est-ce qu’avec tout cela la com­pé­ti­ti­vité numé­rique du pays va s’améliorer ? A vous de voir…

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Microsoft Experiences les 3 et 4 octobre 2017

La rédaction

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1 thought on “[Expert] Le nouveau plan numérique du gouvernement : compétitivité, par Olivier Ezratty”

  1. Drôle de feuille de route.
    Toujours flou, pas d’objectif claire pour les zones rural, ni de date d’arrêt du cuivre.
    Donc ; dorénavant, c’est comme avant.
    Les zones denses à 100Méga et la campagne en 2Méga.
    Pour la E médecine ce n’est pas gagner pour la campagne alors que c’est la ou le THD sera le plus utile.
    Vive la France.

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