IMPLICITY lève 35 millions d’euros pour passer du tri des alertes à la cardiologie prédictive
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La medtech française Implicity lève 35 millions d’euros auprès d’IRIS et de Five Arrows pour accélérer son développement aux États-Unis. Fondée par le cardiologue Arnaud Rosier, sa plateforme agrège les données produites par les dispositifs cardiaques de différents fabricants, puis aide les équipes médicales à hiérarchiser leurs alertes. Déployée dans plus de 250 centres auprès de 120 000 patients, l’entreprise veut désormais passer de l’organisation de la télésurveillance à l’anticipation des risques cliniques.
Une alerte médicale n’a de valeur que si quelqu’un peut la lire, la comprendre et agir à temps. C’est précisément ce que la multiplication des objets connectés au cœur tend à compliquer. Pacemakers, défibrillateurs, dispositifs de resynchronisation et moniteurs cardiaques implantables transmettent désormais à distance une quantité croissante d’informations.
Pour les équipes chargées de la télésurveillance, le progrès peut rapidement prendre la forme d’une succession de portails à ouvrir, de transmissions à vérifier et d’alertes à requalifier. Tous les signaux ne correspondent pas à un événement clinique. Certains sont des faux positifs, d’autres répètent une information déjà connue, quand les plus importants doivent être isolés avant de disparaître dans le flux.
C’est ce que veut résoudre Implicity, la startup parisienne annonce une levée de 35 millions d’euros, menée par le fonds européen IRIS avec Five Arrows, la branche d’investissement alternatif de Rothschild & Co. L’opération doit financer son expansion américaine et le développement de nouveaux algorithmes prédictifs.
Le tour porte à au moins 60 millions d’euros les capitaux levés par Implicity depuis sa création. L’entreprise avait réuni 4 millions d’euros en 2019 auprès notamment de Serena, XAnge et Karista, puis 21 millions d’euros en 2022 dans une série A menée par Crédit Mutuel Innovation et Bpifrance, avec la participation de BNP Paribas Développement et des investisseurs historiques.
Réunir ce que les fabricants avaient séparé
Implicity a été créée en 2016 par Arnaud Rosier, cardiologue et rythmologue, avec l’ingénieur David Perlmutter. Son point de départ n’était pas la recherche d’un nouvel usage pour l’intelligence artificielle, mais un problème observé dans les services de cardiologie : chaque fabricant de dispositif dispose de son propre environnement de télésurveillance.
Un établissement suivant des patients équipés par Medtronic, Abbott, Boston Scientific, Biotronik ou MicroPort peut ainsi devoir travailler avec plusieurs portails, plusieurs formats et plusieurs systèmes d’alerte. Le dispositif est connecté. L’organisation qui l’entoure l’est beaucoup moins.
Implicity propose une couche logicielle indépendante des fabricants. Sa plateforme centralise les transmissions, les présente dans un environnement commun et permet aux équipes de gérer leur file de patients sans passer continuellement d’un système à l’autre. Elle automatise également une partie des tâches moins visibles de la télésurveillance : repérer les patients dont le dispositif ne transmet plus, documenter les interventions, générer des rapports ou suivre les éléments nécessaires à la facturation.
L’entreprise affirme être aujourd’hui utilisée par plus de 250 centres médicaux en France, en Allemagne et aux États-Unis, contre une centaine lors de sa précédente levée en 2022. Le nombre de patients suivis serait passé d’environ 60 000 à plus de 120 000 au cours de la même période.
L’IA commence par supprimer du bruit
Dans les présentations de la healthtech, l’intelligence artificielle arrive souvent avant le problème. Chez Implicity, son premier rôle est plus modeste et sans doute plus utile : éviter aux professionnels de consacrer du temps à des événements qui ne nécessitent aucune intervention.
L’algorithme IM007 analyse les électrocardiogrammes transmis par certains moniteurs cardiaques implantables. Il cherche à détecter différentes anomalies du rythme et à réduire les faux positifs produits par les dispositifs. La Food and Drug Administration lui a accordé une clearance 510(k) en 2021. La documentation réglementaire précise que ses résultats sont proposés aux professionnels à titre d’aide et ne peuvent constituer le seul fondement d’un diagnostic.
La nuance compte, l’algorithme ne remplace pas le cardiologue, mais réorganise sa file d’attente. Pour un service qui reçoit des milliers de transmissions, la valeur se trouve moins dans la production d’un signal supplémentaire que dans la capacité à montrer lequel doit être examiné en premier.
Cette logique s’étend à l’ensemble du fonctionnement de la plateforme, l’objectif n’est pas d’automatiser la décision médicale, mais de concentrer les ressources humaines sur les situations dans lesquelles cette décision est nécessaire.
Des résultats cliniques à lire au-delà du chiffre de 26 %
Implicity met en avant une étude nationale reliant l’utilisation de sa plateforme à des résultats cliniques et médico-économiques. Publiée dans la revue Heart Rhythm, l’étude EVIDENCE-RM s’appuie sur les données de 69 394 patients français équipés d’un défibrillateur implantable ou d’un dispositif de resynchronisation cardiaque. Elle compare notamment les patients suivis à l’aide de la plateforme universelle d’Implicity avec ceux pris en charge au moyen des systèmes conventionnels propres aux fabricants.
Les auteurs observent une mortalité toutes causes inférieure de 26 % dans le groupe utilisant le système universel, ainsi qu’une diminution de certaines hospitalisations, de leur durée et des dépenses hospitalières. Ce résultat donne à Implicity une crédibilité clinique que ne procurerait pas une simple mesure du temps gagné par les équipes.
Il doit néanmoins être présenté pour ce qu’il est. EVIDENCE-RM est une étude rétrospective et observationnelle, non un essai randomisé. Elle établit une association entre le mode de télésurveillance et les résultats observés, sans permettre d’attribuer mécaniquement la baisse de mortalité à un algorithme particulier. Elle porte en outre sur une population précise de porteurs de défibrillateurs ou de CRT-D, et non sur l’ensemble des 120 000 patients suivis par l’entreprise.
La démonstration reste cependant importante, elle suggère que l’unification des flux et l’organisation des alertes peuvent avoir un effet au-delà de la productivité administrative : une information mieux classée peut conduire à une intervention plus rapide, et une intervention plus rapide modifier le parcours d’un patient. Entre les deux subsiste toutefois toute la chaîne de soins, que le logiciel ne contrôle pas seul.
Un marché qui croît avec chaque transmission
Le marché d’Implicity ne progresse pas seulement avec le nombre de pacemakers et de défibrillateurs implantés, il grandit avec chaque transmission supplémentaire que les équipes doivent absorber pendant les années de suivi du patient.
L’Atlas 2025 de l’European Society of Cardiology rapporte, pour les pays étudiés, des médianes annuelles de 739 implantations de pacemakers, 195 défibrillateurs et 54 dispositifs de resynchronisation avec défibrillateur par million d’habitants. Ces nouveaux implants viennent continuellement s’ajouter à une base installée suivie pendant plusieurs années. Aux États-Unis, plus de 300 000 dispositifs cardiaques implantables seraient posés chaque année.
Dans le même temps, la télésurveillance est devenue un standard de prise en charge recommandé par les sociétés savantes. Son adoption déplace une partie du travail hors des consultations, mais elle ne le fait pas disparaître. Les équipes doivent maintenir la connexion avec les patients, examiner les événements, produire les comptes rendus et conserver une trace des décisions.
Le marché américain ajoute à cette nécessité clinique une mécanique financière. Medicare dispose de codes spécifiques pour la surveillance à distance des pacemakers, défibrillateurs et moniteurs implantables. Une plateforme capable de respecter les fenêtres de facturation, documenter les actes et repérer les dossiers incomplets ne vend donc pas seulement une meilleure organisation : elle peut aider l’établissement à sécuriser des revenus qu’un processus manuel laisserait échapper.
C’est là que la healthtech rejoint le logiciel d’entreprise. Le patient reste évidemment le sujet. Mais le contrat se gagne aussi auprès d’un établissement qui regarde le temps de ses équipes, l’intégration à son dossier médical, le taux de patients connectés et les revenus générés par son programme de télésurveillance.
Aux États-Unis, la concurrence vend déjà du logiciel, des services et de la facturation
Implicity affronte d’abord les fabricants de dispositifs. Medtronic, Abbott, Boston Scientific ou Biotronik disposent de leurs propres plateformes et contrôlent la relation technique avec leurs implants. Leur faiblesse tient à cette même proximité : chaque environnement est principalement conçu autour des appareils de la marque.
Les concurrents les plus directs d’Implicity sont les plateformes indépendantes qui promettent, elles aussi, de réunir plusieurs fabricants dans un même workflow. PaceMate insiste sur l’automatisation des cycles de facturation et l’intégration aux grands systèmes hospitaliers. Murj associe la gestion des dispositifs, le suivi physiologique et la visibilité sur les actes facturables. Vector Remote Care combine logiciel, accompagnement des équipes et services aux patients.
Octagos Health pousse plus loin cette intégration. La société texane associe une plateforme indépendante des fabricants, des algorithmes de tri, des techniciens spécialisés et une équipe chargée de maintenir le lien avec les patients. Elle a levé plus de 43 millions de dollars en 2024 auprès de Morgan Stanley Expansion Capital et de ses investisseurs historiques. Rhythm360 se positionne sur un terrain voisin, avec une promesse centrée sur l’automatisation du suivi et l’économie des cabinets.
La compétition ne se joue donc pas sur la seule présence d’une couche d’intelligence artificielle, devenue presque obligatoire dans les brochures du secteur. Elle se déplace vers quatre capacités : intégrer davantage de dispositifs, se connecter aux dossiers médicaux, fournir les services humains que les établissements ne veulent plus assurer seuls et démontrer un bénéfice économique mesurable.
Implicity possède deux éléments de différenciation. Le premier est son origine clinique, qui a façonné un produit autour du travail des équipes de rythmologie. Le second est la profondeur de ses travaux sur les algorithmes prédictifs et les données de santé françaises.
Passer de l’événement détecté au risque anticipé
Le prochain chapitre d’Implicity repose sur SignalHF, un algorithme conçu pour estimer le risque d’hospitalisation lié à une aggravation de l’insuffisance cardiaque. Au lieu d’attendre qu’une alerte isolée soit produite, le logiciel combine plusieurs mesures issues des dispositifs implantables afin de repérer une détérioration progressive.
La FDA lui a accordé une clearance 510(k) après l’examen de données portant sur 17 974 patients. Selon le dossier réglementaire, l’algorithme devait satisfaire des seuils de sensibilité, limiter le nombre d’alertes inexpliquées et détecter une partie importante des risques au moins quinze jours avant une hospitalisation.
Cette temporalité change la proposition de valeur, filtrer une fausse alerte évite quelques minutes de travail. Anticiper une décompensation quinze jours avant une admission peut permettre d’appeler le patient, modifier son traitement ou organiser une consultation. Le logiciel ne se contente alors plus d’ordonner le présent et prétend donner du temps à l’équipe médicale.
Cette ambition ouvre un marché plus large que celui des seuls dispositifs implantables. Implicity évoque de nouvelles aires thérapeutiques en cardiologie, sans encore les détailler. L’insuffisance cardiaque, la fibrillation atriale, l’hypertension ou le suivi après hospitalisation peuvent intégrer des données issues de balances connectées, de tensiomètres, de montres ou d’autres capteurs.
L’élargissement possède toutefois son revers, plus Implicity s’éloigne des implants, plus elle rencontre les plateformes généralistes de télésurveillance, les fabricants d’objets connectés et les grands éditeurs hospitaliers. Son avantage dépendra alors moins de sa capacité à agréger des portails propriétaires que de la qualité de ses modèles, de la diversité de ses données et de la preuve que ses alertes modifient effectivement la prise en charge.
La France pour entraîner, les États-Unis pour vendre
Les 35 millions d’euros doivent soutenir les investissements en recherche et développement réalisés en France, tout en finançant le recrutement d’équipes opérationnelles aux États-Unis, où Implicity est implantée depuis 2022. Cette répartition dessine une trajectoire familière aux medtechs européennes : développer et valider la technologie sur le continent, puis chercher outre-Atlantique un marché plus vaste, plus homogène et mieux rémunéré.
Elle pose aussi la question du centre de gravité futur de l’entreprise. Les données françaises ont joué un rôle important dans le développement de SignalHF, le marché américain doit désormais fournir les clients, les revenus et, vraisemblablement, une part croissante des données nécessaires à l’adaptation du produit.
L’arrivée d’IRIS et de Five Arrows traduit ce changement de catégorie. Le tour est présenté comme une opération de growth equity, non comme le financement d’une technologie encore expérimentale. Five Arrows investit par l’intermédiaire de son véhicule Sustainable Investments, classé Article 9 au titre du règlement européen SFDR. Le choix d’une medtech élargit au passage la notion d’impact du fonds, jusqu’ici surtout associé aux enjeux environnementaux, vers la réduction de la mortalité et de la pression exercée sur les systèmes de santé.







