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Les derniers chiffres financiers d’ASML révèlent l’angle mort européen : l’absence de demande

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Porté par la course mondiale à l’intelligence artificielle, ASML relève ses prévisions et remplit ses carnets de commandes. Mais l’Europe ne représentait aucune de ses ventes nettes de systèmes au premier comme au deuxième trimestre 2026, contrairement à l’année 2024, au cours de laquelle cette part atteignait encore 5 %. Malgré tous les discours consacrés au sujet, il reste qu’il manque une demande organisée, alors même que le continent ne manque ni d’usines ni de savoir-faire.

Le contraste est d’autant plus saisissant qu’ASML ne traverse pas une mauvaise passe. Le fabricant de machines de lithographie, seul fournisseur mondial de systèmes EUV utilisés pour graver les puces les plus avancées, a relevé en juillet sa prévision de chiffre d’affaires annuel entre 43 et 45 milliards d’euros. Si ses clients accélèrent leurs investissements dans les capacités de calcul et de mémoire nécessaires à l’IA, ils ne le font pas en Europe.oi.

Un zéro qu’il faut lire avant de le commenter

Cela étant, me chiffre doit être manié avec précautions. Il ne signifie ni qu’ASML n’encaisse plus d’argent en Europe, ni que les usines du continent se sont vidées de ses équipements. Les tableaux trimestriels mesurent les ventes nettes de systèmes nouvellement reconnues dans le chiffre d’affaires, après livraison et acceptation chez le client. Par conséquent, une machine déjà installée continue à générer de la maintenance, des mises à niveau et des services.

Ainsi, les résultats semestriels d’ASML font ainsi apparaître 407 millions d’euros de ventes dans la zone EMEA, qui englobe l’Europe, le Moyen-Orient et l’Afrique. Le groupe ne publie pas de résultat net par région. De facto, dire qu’il ne gagne « rien » en Europe, ou que l’Europe ne représente aucun de ses profits, serait donc faux.

Mais deux trimestres consécutifs sans vente de système comptabilisée, après un recul continu de la part européenne, reste un signal éclairant sur la géographie des nouveaux projets.

ASML a les commandes, l’Europe ne les passe pas

Les raisons de la prospérité d’ASML sont connues, les fonderies de pointe et les fabricants de mémoire ajoutent des capacités pour les nœuds les plus avancés. Les puces destinées aux data centers, aux accélérateurs d’IA et à la mémoire à très haute bande passante exigent davantage d’étapes de lithographie et, pour les générations les plus sophistiquées, les systèmes EUV du groupe de Veldhoven.

Cette vague d’investissement a une géographie très concentrée. Elle se joue à Taïwan, en Corée du Sud, aux États-Unis et, dans une autre catégorie technologique, en Chine. Derrière ces fabricants se trouvent les grands commanditaires du calcul : les hyperscalers américains, les concepteurs de processeurs et d’accélérateurs, les acteurs des smartphones, les plateformes et les entreprises qui peuvent garantir des volumes sur plusieurs années.

L’Europe, elle, possède ASML, Zeiss, imec, des fournisseurs de matériaux, des compétences d’ingénierie et plusieurs producteurs de composants critiques. Elle détient une part essentielle de l’appareil de production mondial, mais ne concentre pas les clients qui fixent les feuilles de route des fonderies de pointe.

L’Europe investit là où elle est forte, pas là où l’IA achète

Il serait trop facile d’en déduire que l’Europe a renoncé à fabriquer des semi-conducteurs. Dresde raconte précisément l’inverse. Infineon y a ouvert en juillet sa Smart Power Fab, dédiée aux composants de puissance, aux circuits analogiques et mixtes. Ces puces sont indispensables aux véhicules électriques, aux réseaux, aux équipements industriels et, de plus en plus, à l’alimentation électrique des data centers.

Toujours en Saxe, ESMC, la coentreprise de TSMC, Bosch, Infineon et NXP, construit une usine qui doit produire des puces sur des procédés 28/22 nanomètres et 16/12 nanomètres pour l’automobile et l’industrie. GlobalFoundries étend également ses capacités à Dresde. Ces projets répondent à des dépendances très réelles : l’Europe a besoin de composants de puissance, de connectivité, de sécurité et de contrôle, pas seulement de GPU.

Leur limite est ailleurs. Cette spécialisation rend plus incertaine la possibilité pour l’Europe de devenir une troisième puissance mondiale des semi-conducteurs. Ces projets ne sont pas organisés autour de la demande qui fait aujourd’hui courir les grandes fonderies : le calcul de pointe et la mémoire pour l’IA. Les puces qui servent à piloter un moteur, sécuriser un réseau électrique ou gérer un radar ne sont pas des technologies secondaires. Elles n’appellent simplement pas la même intensité d’EUV, les mêmes niveaux d’investissement ni les mêmes commandes de machines que les nœuds de calcul les plus avancés.

Intel constitue un contrepoint utile. L’Irlande dispose déjà d’une production utilisant l’EUV. Mais une exception industrielle, aussi importante soit-elle, ne crée pas à elle seule un marché européen de systèmes avancés. Elle ne transforme pas non plus l’Europe en centre de gravité de la demande mondiale.

Le client que le Chips Act a oublié

C’est ici que le débat sur les subventions trouve sa limite, une fab ne se remplit pas parce qu’un État finance son bâtiment ou réduit sa facture d’électricité, mais lorsqu’un concepteur de puces a un produit à industrialiser, lorsqu’un client l’a qualifié et lorsqu’un donneur d’ordre accepte de sécuriser des volumes.

Le premier Chips Act a répondu à une urgence réelle, à savoir attirer et protéger des capacités de production. Mais il a raisonné d’abord par l’offre. Quand l’Europe a soutenu les sites, les lignes de production et les écosystèmes de recherche, elle a moins bien organisé le lien entre ses grands acheteurs (automobile, énergie, défense, télécoms, industrie, cloud) et les fabricants qui pourraient produire les composants dont ils auront besoin dans cinq ou dix ans.

Or ces acheteurs existent, Airbus, Thales, Schneider Electric, Siemens, les constructeurs automobiles, les opérateurs télécoms ou les grands énergéticiens achètent des puces dans des volumes considérables. Mais ils le font dans des chaînes mondiales où la technologie, la disponibilité et le coût sont définis ailleurs. Ils ne constituent pas encore, ensemble, une demande européenne capable de donner une visibilité pluriannuelle à une fonderie.

Frank Heemskerk, responsable des affaires publiques d’ASML, a résumé le malaise lors d’une table ronde aux Pays-Bas : « Nous ne vendons absolument rien en Europe. » Son message ne vise pas seulement les fabricants de puces. Il demande que les clients de ces fabricants se rapprochent des capacités européennes, afin que les projets industriels aient enfin une raison économique de se déployer.

ASML n’est évidemment pas un observateur neutre. Le groupe a tout intérêt à ce que l’Europe installe davantage de machines, notamment les plus avancées. Mais son constat recoupe une faiblesse plus large : le continent a souvent conçu la souveraineté comme une capacité de produire, sans toujours organiser le marché qui rend cette capacité durable.

Financer le client, pas seulement l’usine

La réponse ne consiste pas à imposer un slogan de type « buy European ». Les chaînes de valeur des semi-conducteurs sont mondiales, et une préférence générale serait aussi coûteuse qu’inefficace. Elle consiste à choisir les segments dans lesquels une capacité européenne apporte une valeur claire de sécurité, de résilience ou de performance, puis à donner à cette capacité des débouchés crédibles.

Pour la défense, l’espace, les réseaux électriques, les télécoms ou certaines infrastructures cloud, la commande publique peut intégrer des critères de sécurité d’approvisionnement, de traçabilité et de continuité de service. Les industriels peuvent s’engager plus tôt dans la co-conception de composants avec les fabricants européens. Les aides à l’innovation peuvent financer non seulement une ligne de production, mais aussi le passage du prototype à la qualification, du design au volume.

Il faut également traiter les deux maillons souvent négligés, le design et le packaging. Une puce gravée en Europe mais conçue ailleurs, puis envoyée hors du continent pour l’assemblage et le test, ne crée qu’une souveraineté partielle. La question des data centers et des AI Gigafactories s’inscrit dans la même logique,  ils ne sont pas seulement des consommateurs d’électricité et de GPU, mais des acheteurs potentiels et des prescripteurs de la prochaine génération de silicium.

La Commission européenne semble avoir identifié ce changement. Sa proposition de Chips Act 2.0 insiste désormais sur le design, les mesures de soutien à la demande et les achats publics innovants. C’est une évolution nécessaire. Reste à transformer cette intention en contrats, en cahiers des charges et en calendriers de commandes. Une politique industrielle commence lorsque quelqu’un accepte d’acheter.

La machine est européenne, le marché ne l’est pas encore

Les résultats d’ASML ne démontrent pas que l’Europe serait absente des semi-conducteurs. Ils montrent une Europe spécialisée, indispensable même, mais encore trop peu présente là où se décident les grands volumes de demain. Les laboratoires existent, les ingénieurs sont là, les usines se construisent. Les difficultés commencent après : concevoir les puces, aligner les acheteurs, garantir les volumes et conserver la valeur jusqu’au packaging et au cloud.

Le véritable sujet n’est donc pas de savoir si l’Europe doit acheter davantage de machines ASML. Elle en fabrique déjà les plus stratégiques du monde. Il est de comprendre si elle saura faire émerger assez de clients européens capables de dire aux fabricants quelles puces produire, pour quels usages et dans quelles quantités.

 

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