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Ludovic Le Moan (Sigfox): «Personne ne parlait de bas débit avant nous, les autres sont venus par opportunisme»

AFP

Dix milliards, 20 milliards ou même 50 milliards d’objets connectés en 2020? A l’approche de l’échéance, les prévisions d’il y a quatre ans ne se sont pas encore concrétisées, entre absence de normes et doutes des industriels. « Le marché est plus lent à décoller que prévu, nous-mêmes nous nous attendions à ce que cela prenne plus rapidement. On voit des signes mais ça ne se traduit pas forcément tout de suite par de l’activité», concède Ludovic Le Moan, co-fondateur de Sigfox, la société française spécialisée dans les réseaux pour objets connectés.

Si pour le grand public les objets connectés sont incarnés par les montres, les écouteurs sans fil ou les « trackeurs »(petis équipements de géolocalisation,ndlr), ce segment n’est pas censé être celui qui portera le développement du marché, les opérateurs attendant énormément de la numérisation de l’industrie. Ce marché prend peu à peu son envol, avec plusieurs centaines de millions d’objets déjà connectés dans le monde et des secteurs à l’image de l’automobile ou de l’énergie.

Mais il reste loin des attentes. Car pour les entreprises, intégrer les objets connectés signifie revoir profondément leur mode de fonctionnement, avec comme retour sur investissement une simple promesse d’économies. « Ce sont des décisions qui impliquent souvent le fonctionnement même des entreprises, cela prend donc forcément du temps, nos clients ne se lancent pas à la légère. En moyenne, c’est entre 18 mois et deux ans pour que les choses se concrétisent», explique ainsi Bernardo Cabrera, le directeur d’Objenious, filiale objets connectés de Bouygues Telecom.

Une prise de décision encore ralentie par l’absence de normes communes sur le marché. Par la variété des usages et des appareils à connecter, les réseaux destinés aux objets connectés peuvent en effet passer par différentes technologies, de la 2G à la 4G, mais également des réseaux plus spécifiques et adaptés aux objets à bas débit et basse consommation, comme ceux de Sigfox ou LoRA.

La 5G à la rescousse

« Actuellement, nous sommes face à un écosystème fragmenté. La bonne nouvelle est qu’un industriel peut trouver la technologie qui répond à ses besoins. Mais l’absence de standard pose la question de la pérennité de la technologie choisie», insiste Samuel Ropert, chercheur pour l’institut Idate. Reste à savoir si l’arrivée de la nouvelle technologie mobile 5G, présentée comme un réseau avant tout orienté vers les entreprises et la transformation numérique, permettra de voir enfin l’accélération tant attendue.

Lors de sa promotion, la 5G était présentée comme, à terme, capable de répondre à tous les besoins et cas de figure, de par sa capacité à intégrer différentes longueurs d’ondes et à séparer les différents usages. « La 5G se fait en deux étapes», rappelle cependant Samer Mourad, analyste au cabinet Analysys Mason, « le futur lié aux objets connectés n’est pas pour tout de suite, il faudra compter encore deux ans pour la standardisation et encore plusieurs années pour que les réseaux soient disponibles». « Il faut garder en tête que les fréquences utilisées pour la 5G ne seront utiles que sur de courtes distances et ne pourront pas bien pénétrer les bâtiments, une technologie comme Sigfox ou LoRA sera bien plus fiable à ce niveau», souligne pour sa part Andrew Kitson, responsable télécoms, médias et technologies chez Fitch Solutions.

Une alternative technologique qui explique l’effervescence autour de ces réseaux bas débit et basse consommation ces dernières années et la course de vitesse lancée entre les différents acteurs pour déployer un réseau mondial le plus rapidement possible. « Etre prêt dès aujourd’hui en terme de couverture et de maturité de l’offre me semble bon, nous sommes au bon moment pour passer à la phase deux car l’expansion des usages se fera de paire avec la 5G», selon Julien Huvé, analyste au cabinet Mazars. Et permettre enfin l’envolée tant attendue des objets connectés par milliards, car tous en sont certains: ce n’est qu’une question de temps.

Trois questions à Ludovic Le Moan

Où en est le marché des objets connectés aujourd’hui? 

Il décolle. Il y a 18 mois, nous en étions à trois millions de messages par jour transitant par nos réseaux. Nous avons désormais dépassé les 20 millions, la croissance est régulière et c’est un vrai signe que l’on peut mesurer. Ce dont ont avait besoin, c’était que des gros clients s’emparent des technologies, et c’est désormais le cas. DHL par exemple a connecté 250 000 machines et voit déjà un vrai retour sur investissement. Ils visent désormais les 700 000 machines connectées. Ils ont installé des « trackeurs » et grâce à un algorithme, ils réussissent à s’assurer qu’ils ont toujours leurs chariots là où ils sont nécessaires, et ils n’en perdent plus.

Quand ils partagent ça avec leurs concurrents, ça leur parle et ils y réfléchissent à leur tour. Ce marché du tracking (le suivi à distance, NDLR), c’est un marché de 100 millions de pièces aujourd’hui. En termes de prix, le capteur n’a plus réellement d’impact, sur la fonction de transmission on arrive à quelque chose autour de 23 cents en petite quantité, on passera sous les 20 cents sur de gros volumes. Cela permet de faire des trackeurs à 5-6 dollars qui dureront six ans.

Il y a encore un an, nous n’étions pas à ce prix-là. Mais le fait de travailler désormais avec de gros industriels (pour produire les éléments de suivi, NDLR) nous le permet. D’ici 2023, l’objectif d’un milliard d’objets connectés sur le tracking est atteignable.

Qu’est ce qui a tant retardé le décollage du marché?

Il a fallu intégrer des industries qui ne sont pas de notre écosystème. Il y a un an encore, on mettait 18 mois pour tester, réaliser le prototype et produire en masse sur notre réseau. Au total, sur un cas comme DHL, 24 mois ont été nécessaires entre la demande du groupe et le fait que l’industriel s’engage sur la production du trackeur. Cela retarde d’autant, fatalement.

Nous n’en sommes qu’au début de la vague mais nous avions besoin de gros industriels capables de produire ce type d’appareils en volumes importants afin de faire baisser les coûts et montrer que nous pouvions répondre à une hausse de la demande. Globalement, les clients se fichent de savoir quel sera la technologie utilisée tant que les données remontent et que cela se fait au moindre coût. Alors certes, on a parlé un temps de la 5G et cela a pu retarder les prises de décisions mais tout le monde voit aujourd’hui la 5G ne répondra pas à tous les types de besoins.

Ne pensez-vous pas que l’absence de standard commun a pu retarder les prises de décisions?

Pour nous, Sigfox c’est le standard car on a fait le bon mélange pour répondre aux demandes sur l’internet des objets, selon moi. Si l’on parle de la simplicité du protocole par exemple, aucune autre technologie ne peut faire ce que l’on fait à l’heure actuelle. Sur l’internet des objets, il faut que l’octet ne soit pas cher à envoyer, que le composant de transmission le soit également et que le processus soit simple. Nous avons un seul réseau mondial et c’est ce qui fait la différence. Nous avons les brevets mais ils sont sous licence gratuite, ça aide à permettre des prix bas car les développeurs n’ont pas à payer de patente.

Avant nous, personne ne parlait de bas débit, les autres sont venus par opportunisme, les opérateurs notamment par peur de perdre ce marché. DHL par exemple, a pris beaucoup de temps à sauter le pas car Deutsche Telekom a tenté de les convaincre que leur solution, via les réseaux mobiles, allait convenir. Mais dans les faits, ça ne convenait pas, ces réseaux ne permettent pas de transmettre à moindre coût. Mais j’espère que d’autres vont finir par venir, le marché est suffisant gros pour ça, et on n’a aucun intérêt à le prendre en charge seuls.

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La rédaction

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