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Présidentielle 2027 : financer la French Tech ne suffit pas à construire une puissance technologique

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À l’approche de l’élection présidentielle de 2027, la technologie revient dans le débat politique par son point d’entrée le plus familier : son financement. Mobilisation de l’épargne, nouveaux fonds, implication des banques et commande publique figurent parmi les propositions avancées.

Mais le changement de cycle technologique élargit les besoins. L’intelligence artificielle et les deeptech demandent aussi des capacités de recherche, des formations, des équipements, du foncier, des infrastructures et des conditions d’accès au marché.

La question n’est donc plus seulement de réunir davantage de capitaux. Elle est de permettre à une innovation d’être développée, produite puis utilisée, en France et à l’échelle européenne.

Le FDDay organisé le 16 septembre 2026 par France Digitale a prolongé les échanges de rentrée sur les conditions de développement de l’écosystème technologique français. Dans la perspective présidentielle, plusieurs responsables politiques y ont présenté leur lecture des besoins des entrepreneurs et des investisseurs.

Les propositions dessinent plusieurs approches: Bruno Retailleau (Les Républicains) souhaite notamment mobiliser davantage l’épargne et créer un fonds de fonds consacré à l’intelligence artificielle au sein de Bpifrance, quand Jean-Philippe Tanguy (RN) entend solliciter davantage les banques, Manuel Bompard (LFI) met, pour sa part, l’accent sur l’orientation nationale de l’investissement et la maîtrise des infrastructures, quand Gabriel Attal (Renaissance) insiste sur la commande publique et les capacités technologiques stratégiques, ou enfin, François Hollande associe mobilisation de l’épargne, demande publique et passage à l’échelle européenne.

Bien entendu, ces courtes interventions (12 minutes) ne constituent pas des programmes présidentiels complets, mais elles permettent néanmoins d’identifier des choix différents concernant l’allocation du capital, le partage du risque et le rôle de l’État. Leur analyse peut être également prolongée par une question très opérationnelle : une fois financée, l’entreprise dispose-t-elle effectivement des conditions nécessaires pour développer sa technologie, recruter, expérimenter, s’installer, produire et vendre ?

Car ce qui nous a marqué c’est que mobiliser davantage d’épargne, renforcer les fonds ou solliciter les banques n’est que la prolongation de la logique qui a accompagné la construction de la French Tech pendant 13 ans, à savoir apporter aux entreprises les capitaux nécessaires pour émerger, grandir et conquérir des marchés.

Ces besoins demeurent, mais le développement de l’intelligence artificielle et des deeptech ne correspond pas seulement à une nouvelle étape de croissance, il modifie significativement la durée des investissements, la nature des risques et les conditions scientifiques et industrielles de réalisation des projets.

L’enjeu n’est donc pas seulement de renforcer les instruments du cycle précédent, mais de les adapter aux contraintes du suivant. La recherche, l’enseignement supérieur, les compétences, les autorisations, le foncier, les ressources énergétique et les infrastructures doivent entrer dans la même équation que le financement. C’est cette articulation qu’il faut examiner pour distinguer ce qui prolonge les dispositifs existants de ce qui répond aux nouvelles conditions de développement de l’innovation.

Une architecture de financement construite pour accompagner la première vague numérique

Au début des années 2010, la difficulté française se situait largement en amont : financer la création des entreprises technologiques, leur amorçage et leurs premières années de développement. La question des grands tours de financement s’est imposée ensuite, à mesure que les startups devenaient plus nombreuses et rencontraient de nouveaux besoins pour accélérer leur croissance.

Cette construction a accompagné un cycle dominé par le logiciel, le mobile, le cloud, les plateformes et la numérisation des services. Doctolib dans l’accès aux soins, BlaBlaCar dans la mobilité, Back Market dans le reconditionné ou Qonto dans les services financiers aux entreprises illustrent cette transformation.

L’infrastructure de financement s’est développée dans ce contexte. L’intervention de Bpifrance, la multiplication des fonds, l’arrivée d’investisseurs internationaux et le réinvestissement d’entrepreneurs ont progressivement élargi les ressources disponibles. L’initiative Tibi a ensuite mobilisé les investisseurs institutionnels pour renforcer le financement de la croissance des entreprises technologiques. France Digitale s’est elle-même construite autour de cette relation entre entrepreneurs et investisseurs.

Cet historique explique pourquoi le capital demeure le principal langage commun entre l’écosystème et les responsables politiques. Pendant une longue période, augmenter les moyens disponibles répondait directement à un obstacle identifié. Obstacle que le changement de cycle ne supprime pas, mais en modifie la nature et surtout l’inscrit dans un ensemble de conditions plus large.

Car le nouveau cycle ne relève pas d’une économie unique

Deux transformations se superposent désormais. L’intelligence artificielle modifie l’économie du logiciel, les fonctionnalités des produits et les conditions de leur utilisation. Parallèlement, le développement des deeptech étend les besoins vers des activités à forte intensité scientifique ou industrielle : quantique, robotique, semi-conducteurs, photonique, spatial, biotechnologies ou nouvelles technologies énergétiques.

Ces transformations ne dessinent pas un modèle économique uniforme. Une entreprise qui commercialise une application utilisant un modèle d’IA existant, une société qui développe ce modèle et un industriel qui fabrique les équipements nécessaires à son fonctionnement ne rencontrent pas les mêmes contraintes.

Il en va de même dans la deeptech, certaines entreprises peuvent commercialiser une technologie sous licence ou s’appuyer sur des partenaires de production. D’autres doivent développer un procédé, construire un démonstrateur puis financer leur propre installation industrielle. L’accès à un équipement partagé et la construction d’une usine ne mobilisent ni les mêmes capitaux ni les mêmes responsabilités.

La différence porte également sur ce qui doit être validé. Le développement commercial d’un logiciel suppose de trouver des clients et de démontrer l’utilité du produit. Un projet industriel peut devoir établir, en plus, que sa technologie fonctionne de manière reproductible, à un coût compatible avec son marché et dans les conditions nécessaires à sa commercialisation.

Parler d’un changement d’ère ne revient donc pas à remplacer le SaaS par l’usine. Il s’agit de reconnaître que la politique d’innovation doit désormais accompagner simultanément plusieurs économies technologiques, dont les besoins ne peuvent pas être ramenés à un instrument unique.

La puissance technologique commence avant la création de la startup

Regarder l’innovation depuis la levée de fonds conduit à commencer l’histoire relativement tard. Dans les activités issues de la recherche, une partie du travail scientifique, de la formation et de l’équipement précède la constitution de l’entreprise. Les dispositifs de transfert ont précisément pour fonction d’organiser le passage entre ces travaux et leurs applications économiques.

Cela replace les universités, les grandes écoles et les organismes de recherche au centre du sujet. Leur contribution ne se réduit pas au nombre de startups créées, et comprend la production de connaissances, la formation des équipes et l’accès à des compétences ou à des équipements qu’une jeune entreprise ne peut pas nécessairement réunir seule.

L’analyse des moyens commence donc par la continuité de l’activité scientifique : financement des équipes, disponibilité des instruments, personnels techniques, entretien des installations et possibilité de conduire des travaux dont le résultat commercial reste incertain. Ainsi financer la valorisation d’une découverte et financer les conditions permettant à cette découverte d’exister sont deux fonctions différentes.

Le transfert constitue ensuite une étape à part entière. Il faut préciser les conditions d’exploitation de la propriété intellectuelle, financer la maturation, organiser les relations entre chercheurs et entrepreneurs et déterminer ce qui peut être testé avant une mise sur le marché. La création d’une startup n’est qu’une des voies possibles, aux côtés de la recherche partenariale ou du transfert à une entreprise existante.

Les pôles universitaires d’innovation, déployés à partir de 2023, ont justement été conçus pour rapprocher les acteurs présents sur un même site, accélérer le transfert et renforcer les interactions avec les entreprises. Leur principe repose sur l’articulation des structures et des compétences existantes, plutôt que sur la seule création d’un nouvel intermédiaire.

L’existence du dispositif ne suffit toutefois pas à mesurer ses effets. Un accompagnement annoncé, une licence signée et une technologie effectivement exploitée correspondent à des résultats différents. Pour examiner le passage de la recherche au marché, le nombre de sociétés créées gagne à être rapproché des applications développées, des partenariats conclus et de la continuité des travaux scientifiques.

Une politique de financement des startups intervient sur les entreprises qui émergent, quand une politique technologique examine aussi les conditions scientifiques qui rendent cette émergence possible.

L’enseignement supérieur et les compétences ont leur propre calendrier

La même distinction s’applique aux équipes, une capacité industrielle ne repose pas seulement sur ses fondateurs ou sur quelques chercheurs spécialisés. Son développement peut mobiliser des ingénieurs, des docteurs, des techniciens, des opérateurs et des professionnels de la qualité, de la maintenance ou de la certification.

L’enjeu ne se résume donc pas à annoncer davantage de formations dans une catégorie technologique. Ouvrir un cursus suppose des enseignants, des équipements pédagogiques, des terrains de pratique et une articulation avec les compétences recherchées. Pour un projet industriel, la question est aussi géographique : les équipes seront-elles disponibles là où l’activité doit être installée ?

Le recrutement international peut également compléter la formation nationale, mais il pose aussi des questions opérationnelles : visas de séjour, conditions d’accueil, environnement scientifique et continuité des parcours professionnels.

Adapter le financement aux étapes du risque

Le changement de cycle ne diminue pas l’importance du capital, bien au contraire il oblige à distinguer plus précisément ce que celui-ci finance.

Une preuve de concept, un démonstrateur, une première usine et une expansion commerciale ne présentent pas la même incertitude. À chaque étape, les actifs disponibles, la visibilité sur les revenus et la nature du risque évoluent. C’est cette succession qui rend nécessaire l’articulation entre subventions, fonds propres, avances, dette, garanties et contrats.

Le fonds de fonds consacré à l’IA proposé par Bruno Retailleau se situe du côté de la mobilisation et de l’orientation du capital. Son effet dépendrait notamment des véhicules financés, de leurs mandats, de leur horizon d’investissement et des étapes de développement auxquelles ils interviennent. Augmenter les ressources de fonds spécialisés ne garantit pas, à lui seul, que chaque besoin industriel trouvera un instrument adapté.

La proposition de Jean-Philippe Tanguy de solliciter davantage les banques soulève une autre question : quelle part du risque peut être portée par la dette, et sous quelles conditions ? Les éléments rapportés ne précisent pas le mécanisme envisagé. Une entreprise disposant de commandes et d’une visibilité sur ses revenus ne présente pas la même situation qu’un projet dont la validation scientifique reste à établir.

Une garantie publique peut modifier cette répartition, mais elle ne fait pas disparaître le risque. Elle en transfère une partie à la puissance publique. De même, allonger la durée d’un investissement ne résout pas automatiquement les difficultés d’industrialisation ou l’absence de débouchés. Le capital patient ne se définit pas seulement par une sortie plus lointaine : il doit pouvoir accompagner des étapes techniques et commerciales qui restent incertaines.

Les dispositifs existants ont commencé à intégrer cette évolution. Le 19 juin 2026, le lancement de la troisième phase de Tibi s’est accompagné de l’annonce de 13 milliards d’euros supplémentaires mobilisés auprès des investisseurs institutionnels, avec l’ambition d’orienter la moitié des investissements vers la deeptech.

L’analyse doit porter aussi sur les segments couverts et sur la continuité entre eux, car une entreprise peut réunir les moyens nécessaires à son démonstrateur sans disposer encore de ceux qui permettront sa production. Elle peut financer une installation sans avoir sécurisé son besoin de trésorerie pendant la montée en charge.

La question financière devient celle d’un parcours, quel instrument intervient à quelle étape, et qui accepte de supporter le risque restant ?

La réglementation doit être examinée comme un parcours de développement

Le deuxième ensemble de conditions concerne l’expérimentation, les autorisations, la certification et l’accès au marché. La stratégie européenne pour les startups et les scale-ups traite d’ailleurs la réglementation comme une dimension distincte du financement, aux côtés des talents, des infrastructures et des débouchés.

Réduire ce sujet à un décompte des normes ne permet pas de comprendre où se situe une difficulté. Une obligation peut répondre à un objectif de sécurité, de santé ou de protection de l’environnement. Le problème rencontré par une entreprise peut porter sur cette exigence elle-même, mais aussi sur son interprétation, sur les pièces nécessaires à son contrôle ou sur les moyens disponibles pour instruire un dossier.

Alléger une exigence et mieux organiser son application sont deux décisions différentes. Les examiner séparément permet de distinguer les arbitrages de protection des questions de coordination administrative.

Pour l’entreprise, l’enjeu est de connaître suffisamment tôt le parcours qu’elle devra suivre. Quels essais seront nécessaires ? Quels résultats devront être démontrés ? À quel moment faut-il associer les organismes compétents ? Comment les choix techniques initiaux influencent-ils les possibilités de commercialisation ?

Cette anticipation compte également pour les financeurs. Prenons le cas d’une société qui a déjà recruté son équipe et engagé ses équipements : si une étape d’autorisation se prolonge, ses dépenses continuent alors que le début de ses revenus peut être décalé. Le délai réglementaire devient ainsi une variable du financement du projet, même sans changement des exigences applicables.

L’expérimentation ne doit pas non plus être confondue avec le déploiement. Un cadre permettant de tester une technologie répond à une première question, mais il reste à établir comment le projet peut ensuite satisfaire les conditions nécessaires à son utilisation commerciale.

La fiscalité et les dispositifs de soutien participent de cette même lecture. Au-delà du montant théorique d’un avantage, une entreprise construit son plan de financement à partir des conditions d’éligibilité, du calendrier et de la visibilité dont elle dispose. Une analyse des moyens peut donc examiner simultanément le niveau du soutien et la possibilité de l’intégrer dans une trajectoire de développement.

Le foncier et les infrastructures deviennent des conditions de production

Le changement de cycle prend une forme particulièrement concrète lorsqu’une entreprise doit installer un laboratoire, un démonstrateur ou une unité industrielle. La recherche d’un financement et celle d’un site ne sont plus deux sujets successifs : les caractéristiques du second peuvent déterminer le coût et le calendrier du premier.

Un terrain disponible ne constitue pas nécessairement un site adapté au projet. Il faut examiner ses possibilités d’aménagement, les études déjà réalisées, les raccordements et les contraintes propres à l’activité. La distinction apparaît dans le dispositif des sites clés en main : l’ANCT différencie les terrains disponibles immédiatement des 55 sites France 2030 sélectionnés en 2024 pour être accompagnés vers une disponibilité à l’horizon 2030.

Cette différence n’est pas seulement administrative, elle sépare une possibilité d’implantation actuelle d’une capacité en préparation. Pour une entreprise, ce sont deux hypothèses de calendrier et de financement.

L’analyse doit ensuite descendre au niveau des besoins techniques. Selon l’activité, la disponibilité de l’électricité, de l’eau, des réseaux, d’équipements d’essai ou de capacités de calcul peut conditionner l’installation. Une infrastructure annoncée doit être examinée à travers les services qu’elle rendra effectivement accessibles, leur coût et leur date de disponibilité.

Toutes les entreprises n’ont toutefois pas besoin de posséder l’ensemble de leurs moyens de production ou d’expérimentation. Des laboratoires partagés, des plateformes techniques ou des partenaires industriels peuvent représenter d’autres configurations. La question devient alors celle de l’accès : capacité réservée, délais d’utilisation, confidentialité, maintenance et continuité du service.

Dans le cas des centres de données, Manuel Bompard propose un moratoire sur les installations étrangères et le rapatriement des données de l’État. Cette orientation ajoute la question du contrôle à celle de la disponibilité. Ses effets opérationnels dépendraient notamment des capacités françaises ou européennes accessibles en substitution et du calendrier de leur développement.

Le foncier et les infrastructures replacent enfin les acteurs territoriaux dans le parcours d’innovation. L’entreprise, les collectivités, les services de l’État, les aménageurs et les gestionnaires de réseaux interviennent sur des composantes différentes d’un même projet. Leurs décisions peuvent être cohérentes séparément, mais sans produire, au même moment, un site utilisable.

Pour une activité industrielle, le financement devient une capacité de production lorsque l’installation peut effectivement être construite, équipée et exploitée.

Le premier client fait partie du développement de la technologie

Une fois les conditions de production réunies, le marché ne peut pas être considéré comme une conséquence automatique de l’investissement.

Un financement apporte des ressources, quand un contrat apporte un besoin défini, une perspective de revenus et une relation avec un utilisateur. Dans certaines activités, cette première demande peut contribuer à préciser le produit et à préparer son industrialisation. C’est la fonction de la commande publique mise en avant par Gabriel Attal, qui prenait pour exemple la relation entre la NASA et SpaceX, ainsi que par François Hollande, qui l’a reliée à l’échelle européenne.

La commande ne consiste cependant pas uniquement à réserver une enveloppe. L’acheteur doit définir le résultat recherché, apprécier le risque technique, contractualiser et suivre l’exécution. Lorsque le produit n’est pas encore stabilisé, la relation engage aussi les conditions dans lesquelles les premières versions seront testées et améliorées.

Et ce n’est que le début car le passage de l’expérimentation au déploiement constitue une étape distincte. Un pilote peut être concluant sans qu’un budget soit disponible pour généraliser la solution. Autant l’équipe chargée de l’innovation peut soutenir le projet, autant elle ne dispose généralement pas de la responsabilité d’achat. De facto, la réussite technique et la décision commerciale ne relèvent pas toujours du même interlocuteur.

Le programme « Je choisis la French Tech » cherche à intervenir sur cette chaîne d’achat, notamment par la mise en relation et la formation. À VivaTech 2026, 23 grands groupes partenaires se sont engagés collectivement à consacrer 2 milliards d’euros à l’achat de solutions de startups et de scale-ups. Là encore, l’engagement annoncé doit être distingué des contrats conclus, des commandes exécutées et des solutions effectivement déployées. Une étude de Bpifrance publiée cette semaine, le souligne : les grands groupes français savent identifier et sourcer des startups, mais peinent encore à transformer l’expérimentation en relation commerciale durable. Seuls 24 % des POC débouchent sur un achat.

La commande privée doit être envisagée au-delà des grands groupes. Une PME ou une ETI peut fournir un terrain d’expérimentation plus agile, et devenir une première référence commerciale. Elle peut aussi avoir besoin d’un accompagnement pour intégrer la solution, former ses équipes et financer son propre équipement.

Pour conclure ce point, la diffusion ne vient donc pas seulement après l’innovation, et les besoins et les contraintes des utilisateurs peuvent intervenir dès sa conception.

L’échelle européenne concerne les moyens autant que les débouchés

L’intervention de François Hollande introduit une articulation importante entre mobilisation de l’épargne et construction d’un marché européen. Des capitaux supplémentaires ne répondent qu’à une partie du besoin si les entreprises financées ne peuvent pas accéder à une demande suffisante.

Cette question prend un relief particulier pour les activités à coûts fixes élevés. Le dimensionnement d’une installation peut nécessiter de sécuriser des débouchés au-delà du marché français avant même sa construction. Toutes les deeptech ne suivent pas cette économie, mais celles qui doivent amortir des investissements matériels importants ne disposent pas nécessairement de la possibilité d’attendre plusieurs années avant d’organiser leur développement international.

L’Europe ne constitue alors pas seulement une destination commerciale. Elle peut être une échelle de recherche, de financement, d’accès aux équipements et de coordination de la demande. Un projet peut s’appuyer sur plusieurs sites scientifiques, des partenaires industriels et des clients répartis dans différents pays.

Cette lecture est déjà présente dans la stratégie européenne pour les startups et les scale-ups, qui articule financement, réglementation, accès au marché, talents et infrastructures. La proposition d’European Innovation Act présentée par la Commission en septembre 2026 prolonge notamment le travail sur la commande de recherche et développement et la valorisation de la propriété intellectuelle, même s’il s’agit d’une proposition législative, et non d’un acquis.

D’autant que l’existence de ces initiatives ne supprime pas les questions de mise en œuvre. Les entreprises doivent pouvoir relier les différentes échelles sans reconstruire entièrement leur parcours à chaque étape. Mobiliser du capital européen, accéder à une infrastructure partagée et trouver des clients dans plusieurs pays restent des opérations distinctes..

L’articulation des moyens devient aussi importante que leur volume

Recherche, formation, financement, réglementation, foncier et commande ne forment pas une succession parfaitement linéaire. Plusieurs décisions doivent être préparées en parallèle, David Lisnard le rappelait très justement dans les allées du FDDay à nos confrères de Maddyness.

Un investisseur peut attendre une première commande avant de financer une installation. Le client peut attendre la validation du procédé. L’entreprise peut avoir besoin d’un site et d’équipements pour procéder à cette validation. Dans une telle configuration, chaque décision dépend partiellement des autres.

C’est pourquoi l’inventaire des dispositifs ne suffit pas à décrire les conditions réelles de développement. La question est aussi celle de leurs interfaces : qui intervient lorsque deux calendriers ne correspondent pas, lorsqu’une étape n’est couverte par aucun instrument ou lorsque plusieurs acteurs attendent un engagement préalable ?

Cela ne conduit pas nécessairement à créer une nouvelle structure pour chaque difficulté. L’analyse peut porter sur les responsabilités existantes, les informations partagées et la capacité à identifier les obstacles suffisamment tôt. Un guichet facilite l’orientation ; il ne dispose pas automatiquement du pouvoir de résoudre un problème de raccordement, de formation ou de certification.

Cette organisation a également un coût. Financer une infrastructure, garantir une dette ou soutenir une formation mobilise des ressources qui ne sont pas illimitées. Une politique des moyens doit donc pouvoir distinguer les dépenses engagées, les risques supportés et les résultats obtenus, sans attribuer automatiquement chaque résultat à un seul dispositif.

Les indicateurs financiers restent utiles, mais ne disent pas tout du parcours. Les levées de fonds peuvent être rapprochées des démonstrateurs achevés, des capacités mises en service, des technologies intégrées dans des produits et des entreprises devenues fournisseurs réguliers.

Une annonce de financement décrit une ressource mobilisée, quand une capacité disponible décrit ce que cette ressource, associée à d’autres moyens, a permis de réaliser.

Passer du financement des entreprises aux conditions de leur développement

La première bataille de la French Tech a consisté à permettre aux entreprises technologiques d’émerger. La suivante a porté sur les moyens de leur croissance. Le changement de cycle élargit désormais le champ aux conditions scientifiques, humaines et matérielles dans lesquelles leurs technologies peuvent être développées et utilisées.

Les propositions financières présentées dans la perspective de 2027 conservent leur importance. Elles deviennent plus lisibles lorsqu’elles sont reliées aux étapes précises qu’elles cherchent à financer, aux autres ressources nécessaires et aux acteurs qui doivent intervenir.

L’enjeu n’est pas d’opposer le financement à la recherche, la réglementation aux infrastructures ou la production à la commande. Il est de comprendre comment ces dimensions se combinent, pour des entreprises dont les modèles et les besoins diffèrent.

Financer une entreprise, lui permettre de produire et rendre sa technologie accessible à des clients sont trois étapes différentes. La question posée pour 2027 n’est donc pas seulement celle des capitaux que la France peut mobiliser, mais porte sur sa capacité à relier ces capitaux, ses connaissances scientifiques, ses compétences et ses infrastructures pour rendre les projets effectivement réalisables. 

Les premiers échanges avec les candidats, ou leurs représentants, lors du FDDAY révèlent un intérêt inégal pour la construction d’un écosystème favorable à l’innovation. Surtout, les réponses restent largement structurées par les instruments et les réflexes du cycle précédent. Elles peinent encore à formuler une vision à la hauteur des transformations industrielles, technologiques et géopolitiques qui s’annoncent, reste à espérer que cela s’affine au fil de la campagne.

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