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[Decode Banking 4.0] Part 1: la spectaculaire fragilisation des banques françaises

Par Fabien Giuliani, Doctorant en prospective chez Conservatoire National des Arts et Métiers

Si la bourse est souvent un jeu de dupe, il arrive que son verdict soit sans appel. Depuis un an, les
capitalisations boursières des principales banques françaises connaissent un net décrochage. Le cours
de l’action Société Générale a ainsi été divisé par deux entre février 2017 et février 2018. Sur la même
période, les actionnaires de la BNP Paribas et Natixis ont vu leurs titres se dévaloriser de près de 40%.
Avec « seulement » 32% de perte de valeur, le Crédit Agricole ferait presque figure de bon élève. Une
dégringolade d’autant plus remarquable que le CAC40 est resté relativement stable (-3%).

Deux phénomènes complémentaires peuvent expliquer cette érosion préoccupante. La perte de confiance des investisseurs semble en premier lieu imputable à la mauvaise qualité des actifs au bilan, et notamment des prêts accordés par les banques. Outre l’incertitude pesant sur la qualité de leurs bilans, les majors ont peu renouvelé leur modèle d’activité les dix dernières années, et ce malgré l’irruption de nouveaux concurrents particulièrement innovants. Fintechs, acteurs majeurs de l’économie digitale et autres opérateurs télécoms captent une part croissante des flux financiers en se focalisant sur un nombre limité de segments comme le paiement, le prêt, la gestion de patrimoine automatisée, le transfert de fonds…

Les dangers de l’hyperconcentration

Si la situation financière est aussi préoccupante en 2019 qu’à la veille de la crise des subprimes selon Nassim N. Taleb, c’est sans doute parce que les modèles bancaires ne parviennent pas à se renouveler malgré les crises successives d’un secteur à bout de souffle. Conséquence de la crise démarrée en 2007-2008, les banques se sont détournées de l’innovation pour se focaliser sur leur mise en conformité avec une réglementation prudentielle alourdie (hausse du taux de fonds propres avec Bâle I, II, III, transparence accrue avec DSP1 et DSP2). L’augmentation des contraintes réglementaires a imposé aux banques de croître pour atteindre une taille critique, précipitant davantage le mouvement de concentration du secteur déjà à l’œuvre depuis la vague de déréglementation des années 1980 : dans un rapport en date de mai 2018, l’Autorité de Contrôle Prudentiel et de Résolution (ACPR) note que 90% du produit net bancaire (PNB) en France provient des six plus grandes banques nationales : BNP Paribas, Société Générale, Crédit Agricole,  BPCE, Crédit Mutuel et La Banque Postale. Le destin de l’oligopole bancaire français est solidement lié par l’adoption d’un même modèle en plus du jeu des dettes croisées. C’est donc peu dire que l’hyperconcentration bancaire ne diminue pas le risque de voir éclater une nouvelle crise systémique.

 

Les taux d’intérêt très bas voulus par la BCE afin de stimuler l’activité économique expliquent la décroissance de la marge nette d’intérêt du secteur bancaire : pour maintenir des résultats d’exploitation suffisants dans ce contexte où l’argent ne vaut rien, le secteur s’est tourné vers une stratégie d’augmentation du volume des prêts : l’endettement des ménages français a ainsi progressé de 9% entre 2014 et 2017. Malgré cette hausse des encours, les profits des banques ne cessent de diminuer : les flux nets d’intérêt ont ainsi reculé de 2,3% en 2017. Conséquence : le coefficient d’exploitation (charges d’exploitation divisés par le PNB) des banques françaises ne cessent d’augmenter, réduisant d’autant leurs marges de manœuvre.

Majors bancaires française : l’attaque des clones

Depuis les années 1980, la concentration bancaire s’est accompagnée d’une logique de compression des charges d’exploitation : automatisation des prises de décisions, centralisation des SI et des fonctions supports… Les agences bancaires – relais locaux de l’institution – ont ainsi perdu une grande partie de leur autonomie décisionnelle et se retrouvent bridées dans leur rôle premier : l’accompagnement des clients. Selon une étude du cabinet SIA Partners, le nombre d’agences pourrait ainsi diminuer de près de 12% entre 2016 et 2020.

Aujourd’hui, les business model sont quasi-identiques d’une banque à une autre. Malgré l’arrivée régulières de grappes d’innovations digitales ouvrant de nouveaux pans de services, la concurrence sectorielle reste structurée par la course au prix le plus bas. Cette option stratégique a pour elle sa congruence avec l’objectif de rationalisation des coûts d’exploitation mis en avant par l’ensemble des majors. En contrepartie, elle jugule leur capacité d’innovation sur les services, et les conduits à rogner sur leurs marges opérationnelles.

Ce mouvement d’uniformisation arrive de plus à contretemps. Sous les effets conjoints de l’arrivée de nouveaux entrants sur le marché français et de la loi Macron qui simplifie les démarches de changement de banque, le taux d’attrition a doublé entre 2013 et 2016, et se maintient à un niveau de 4,5% selon Bain & Company. Confrontés à des offres homogènes et à une baisse significative des switching costs, les usagers cherchent simplement à obtenir les prix les plus bas.

 

 

Des nouveaux acteurs séduisants… et fragiles

Cette volatilité bénéficie aux banques en lignes et aux fintechs, dont les services séduisent de plus en plus, et pas seulement parmi les jeunes. L’âge moyen des clients des banques en ligne avoisinerait ainsi les 40 ans selon une étude réalisée par Cbanque.com en août 2018. Ces acteurs digitaux épousent les nouvelles exigences et habitudes de consommation plus rapidement que les banques traditionnelles. Par ailleurs, des services financiers coopératifs next gen comme Morning ou à vocation éthique comme la Nef rencontrent un réel succès en se proposant de financer des projets à dominante locale, sociale ou écologique… Ou dit autrement, de se recentrer sur le rôle originel de la banque !

Toutefois, le succès fulgurant de ces services financiers masque mal une certaine fragilité financière, à l’image de la néobanque Morning qui avait dû en décembre 2016 geler les dépôts de ses clients pendant plus d’un mois suite à un manque de fonds propres. La majorité des néo-banques ne disposent pas d’un agrément d’établissement de crédit délivré par l’Autorité de contrôle prudentiel et de résolution (ACPR) et ne cotisent donc pas au Fonds de Garantie des Dépôts et de Résolution : en cas de faillite, leurs clients ne peuvent exiger aucun remboursements.

Le contributeur :

Conférencier et doctorant en science de gestion, Fabien Giuliani étudie le lien entre veille stratégique et prospective. Ses travaux de recherche visent en particulier à mettre en lumière les utilisations de l’intelligence artificielle dans le domaine de l’intelligence économique.

Fondateur du cabinet Demain la Veille, il conseille les entreprises en termes de stratégie de transformation digitale et de gestion de l’information stratégique. Les mutations liées à l’économie digitale sont sa thématique de prédilection.

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Les contributeurs sont des auteurs indépendants de la Rédaction de FrenchWeb. Leurs propos et positions leurs sont personnels.

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Un commentaire

  1. Si Nicholas Taleb le dit ce n’est pas à prendre à la légère
    Il est l’un des plus brillants et lucides économiste-financier au monde. Un autre économiste, financier et grand entrepreneur, Charles Gave, que j’apprécie à titre personnel, pointe également du doigt le même problème depuis un moment :

    CHARLES GAVE : LA FAILLITE DES BANQUES EUROPÉENNES EST-ELLE INÉVITABLE -> https://m.youtube.com/watch?v=vsOPvwqvVFo

    CHARLES GAVE : LA MORT DE LA BANQUE TRADITIONNELLE ? – LECO360 -> https://m.youtube.com/watch?v=Vf516yFw4mQ

    BANQUES : Panique en Allemagne ! -> https://m.youtube.com/watch?v=z-1d_-rKE5Y

    Charles Gave : 70% des banques européennes en état de quasi faillite -> https://bfmbusiness.bfmtv.com/mediaplayer/video/charles-gave-70percent-des-banques-europeennes-en-etat-de-quasi-faillite-331350.html

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