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Fracture informationnelle: les mesures à prendre d’urgence

Par Cyrille Frank, fondateur de Mediaculture.fr

La fracture numérique et informationnelle s’accentue. Il y a des mesures urgentes à prendre en matière d’information, notamment en télévision.

Selon ce baromètre paru le 27 novembre 2019, nous assistons à une bipolarisation de la société française.

D’un côté les catégories sociales favorisées, instruites et de niveaux de revenus supérieurs qui tirent bon profit des nouvelles technologies de l’information. De l’autre les moins instruits qui accentuent leur décrochage informationnel et socio-économique, comme je l’explique en détail dans ce décryptage.

Il ne faut pas s’étonner dès lors de la méfiance croissante de ces Français vis à vis des nouvelles technologies. Ce sont eux –profil typique des « Gilets jaunes »– qui pâtissent le plus de la mondialisation et de l’évolution des usages à la fois privés et professionnels.

On assiste donc donc bel et bien à la fin des utopies de l’accès à tous à l’information et de la concorde mondiale. Alors, comment réconcilier ce public avec l’information?

1. Faire beaucoup plus de pédagogie en télévision 

Cela est souhaitable a minima dans les programmes d’information du service public. Ne pas succomber à la simplification par occultation ou déformation ou par peur d’ennuyer et de voir le téléspectateur zapper sur la chaîne concurrente.

Ceci implique de favoriser des formats accessibles et ludiques: infographies, vidéos dynamiques sous-titrées, jeux, quiz, newsgames…

Et si possible faire des renvois sur mobile, puisque après la télévision, le smartphone est le support le plus consulté par ces publics (71% des faiblement diplômés) et (98% des 18-24 ans, tous niveaux confondus!).

Ce conseil est valable pour tous les producteurs de contenus qui souhaitent s’adresser au plus grand nombre. Il faut vraiment simplifier la forme, sans sacrifier le fond.

Cela commence par une écriture simple, avec des mots et tournures accessibles, des phrases courtes, une structure claire et progressive de l’information.

2. Réinventer le JT

D’abord faire moins, mais faire mieux. Aborder moins de sujets, mais les approfondir. Les clés de compréhension: chiffres clés et ordres de grandeur, contextualisations historiques, vérifications des déclarations des parties prenantes, enquêtes sur la réalité des faits.

Le JT doit cesser d’être le passe-plats des communicants de tous bords et en particulier du gouvernement. Et les journalistes politiques être beaucoup moins révérencieux aux heures de grande écoute et sur les émissions les plus regardées (et donc les plus contrôlées par les communicants politiques).

Cette mutation nécessite la fin de la tutelle d’Etat historique de l’audiovisuel public. Actuellement les patrons des chaînes publiques sont nommés par le CSA dont le président est désigné par le chef de l’Etat, et trois membres sur six par le parlement, ce qui revient au même actuellement.

3. Arrêter le story-telling outrancier 

Il faut cesser de fabriquer de belles histoires qui déforment la réalité, pour faire rêver le chaland et lui procurer des «émotions».

Que l’information procure des émotions, certes. Qui peut rester insensible à un reportage sur les migrants ou aux difficultés des femmes battues ? Mais cette narration ne doit pas être complaisante, pour nous tirer des larmes et nous divertir de nos difficultés, au sens premier: faire diversion.

Il est important aussi de veiller à bien narrer les histoires, à valoriser le fond par une immersion efficace dans le récit. Mais c’est un équilibre délicat qui ne doit pas basculer dans la fiction pour les besoins de l’audimat (cf. les story-telling pré-fabriqués, les courses aux records et la survalorisation de l’émotion par les animateurs de Stade 2)

4. Redonner de l’importance aux vrais experts 

Ceux qui maîtrisent leur domaine, et sont reconnus par leurs pairs. Pas le «bon client», qui «vend bien le sujet», parce qu’il met beaucoup moins de nuances que l’universitaire, et s’exprime mieux.

C’est le rôle du journaliste de reformuler, et cela est possible en télévision aussi. Il faut aussi éviter l’écueil de l’éditorialiste déguisé en expert, ou syndrome «François Lenglet».

C’est ce qu’explique très bien Jean-Marc Jancovici dans cette émission de France Culture, avec, hélas, plus d’acrimonie que de pédagogie.

D’une manière générale, il faut arrêter de mélanger faits et commentaires! Comme le dit très bien Maxime Loisel de Datagif:

“La question de la frontière entre information et opinion a toujours été un point de tension non résolu dans le journalisme. Mais contrairement aux États-Unis où les deux sont généralement très séparés dans les rédactions, la question ne semble pas tellement faire débat en France.”

5. En finir avec les polémiques et les combats de coqs 

Plutôt que mettre les opposants autour d’une table qui vont s’étriper publiquement pour « l’emporter », pourquoi ne pas mettre en avant ce qui fait consensus auprès des experts indépendants? Et évoquer ensuite ce qui mérite encore examen ou n’est pas vraiment tranché?

Que les politiques réagissent dans un second temps, pourquoi pas. Mais s’ils contestent la réalité des faits, ils devront être remis à leur place. On ne doit pas débattre du fait que la Terre est ronde.

Il faut aussi cesser d’inviter et donner de la visibilité à ceux qui n’apportent rien d’autre au débat public que de la division, fondée sur des mensonges. En particulier de la part du service public d’information.

6. Offrir du fact-checking en temps réel en télé (et sur le web)

Surtout lors des débats politiques, car certains politiques mentent éhontément sur les chiffres, et disent n’importe quoi.

Or, si la vérité est rétablie le lendemain dans les journaux, le menteur est toujours gagnant, car le différentiel d’audience joue en sa faveur. 10 millions de téléspectateurs manipulés, 100 000 seulement qui comprendront le lendemain que c’est faux.

7. Écouter davantage les gens 

Sans forcément leur donner raison, ni tomber dans la démagogie. Mais pour restaurer la confiance, il faut commencer par écouter.

Cela permet de mesurer les incompréhensions, pour savoir où porter l’effort éditorial et de sentir les mouvements de société.

D’où mon article de 2013: il faut garder les commentaires, surtout les plus stupides !

D’ailleurs, plus souvent qu’on ne le croit, le peuple dit des choses vraies. Avec ses mots non-savants, il est parfois le seul à dire que le roi est nu (comme sur la taxe carbone qui est une solution injuste socialement à un vrai problème).

8. Être beaucoup plus interactif 

La télévision en particulier, grâce aux nouveaux outils, doit se réinventer pour proposer beaucoup plus d’interaction. Et ne pas se contenter d’un hashtag à l’écran qui renvoie sur un site web ou une appli unidirectionnels.

La conjonction des messageries vidéo sur smartphone, d’un dispositif de projection écran de type Apple TV, Chromecast ou via les box, permet de faire facilement des interviews télévisées retransmises en télévision, via le câble HDMI. Merci à Etienne Grisel ex-France TV, pour l’idée et la démonstration.

Si la télévision publique ne s’en empare pas, ce sont les plateformes qui le feront. Je les invite à s’intéresser de près à Portal de Facebook, qui en partant de l’outil de conversation familial, est en train d’y connecter des briques de contenus…

9. Proposer une vision plus équilibrée du monde 

Cela passe par un journalisme plus constructif, qui promeut des initiatives ou des solutions pour répondre aux problèmes soulevés. L’idée n’est pas de produire une vision édulcorée du monde, mais de proposer quand c’est possible, des solutions ou de mettre en valeur des initiatives efficaces.

Non, le monde ne s’intéresse pas qu’aux trains qui arrivent en retard. Sans tomber dans une représentation aseptisée de la réalité, on peut éviter l’excès de négativisme ambiant.

Celui-là même qui conduit de plus en plus de monde à éviter des news déprimantes, car elles consacrent notre impuissance devant l’inéluctable malheur du monde.

10. Agir davantage et donner les moyens d’agir 

Les médias doivent aller quelquefois au delà de leur mission d’information, s’ils veulent retrouver le crédit et l’affection des lecteurs.

C’est ce qu’a fait –avec succès– La Montagne auprès de la SNCF pour forcer l’entreprise publique à débloquer des moyens (deux milliards d’euros!) pour améliorer la fiabilité et fréquence de la ligne Intercité Paris/Clermont-Ferrand.

Cela peut vouloir dire aussi contribuer à la mobilisation du public et des politiques pour des causes justes et importantes. L’esprit associatif de l’UFC qui imprègne le magazine Que Choisir pourrait être reproduit sur d’autres sujets que la consommation.

Les médias ont un rôle à jouer dans la cohésion sociale en ces temps troublés. La télévision en particulier doit évoluer de manière radicale, si elle veut permettre aux plus fragiles de raccrocher les wagons.

Le défi n’est pas facile, et il passe après l’école et l’accompagnement socio-économique des populations les plus fragiles.

Mais il n’en est pas moins incontournable, pour retisser ce pacte social républicain qui se délite auprès d’une partie croissante de nos concitoyens.

Et vous, quelles mesures vous pensez qu’il faut prendre pour endiguer ces inégalités face à l’information? Participez à la réflexion !

11. Faire de l’éducation aux médias à l’école

Pour Carine Gouriadec, il est urgent de faire un effort d’éducation dans les cursus scolaires :

“Perso j’insiste sur l’urgence d’une #education au #numérique dans les cursus scolaires : être #digitalnative n’est pas une fin en soi ! Lecture production & relais de l’information doivent être accompagnés”

Serge Dielens va dans le même sens et propose que la formation des professeurs et de tous soit adaptée aux nouvelles technologies:

“J’abonde dans le sens “re-valorisation des acteurs de l’éducation”. La formation initiale des enseignants et des parents pourrait avantageusement être reconsidérée en fonction des technologies actuelles (qui peuvent aussi, bien sur, être utilisées dans la vie quotidienne et pour le délassement)…”

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L’expert :

Cyrille Frank (@cyceron) est Journaliste, formateur, consultant – Co-fondateur de Askmedia (quoi.info, Le Parisien Magazine, Pôle dataviz). Formateur aux techniques rédactionnelles plurimédia, au marketing éditorial, au data-journalisme. Consultant en stratégie éditoriale : augmentation de trafic, fidélisation, monétisation d’audience. – Usages des réseaux sociaux (acquisition de trafic, engagement…). Auteur de Mediaculture.fr. Directeur de l’ESJ-Pro Media Paris.

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