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Intelligence artificielle: et la créativité dans tout ça ?

C’est dans le cadre chaleureux du Wagon, l’école de codage informatique située à Paris, que nous avons retrouvé Olivier Reynaud, cofondateur de Teads. Sous les hauts plafonds de la Villa Gaudelet, devant une salle comble, l’entrepreneur était venu présenter à la veille de cette rentrée une conférence sur un sujet devenu désormais un classique de l’écosystème – l’intelligence artificielle – mais abordé sous un prisme qui l’est moins – celui de la créativité.

Car soyons francs, même si les artistes ont de tous temps embrassé la technologie, le sujet de l’intelligence artificielle ne se prête a priori guère au jeu de la création. Algorithmes, deep learning, machine learning, computer vision… Que pourrait donc bien faire un tempérament créatif de ces technologies qui évoquent de prime abord la froideur métallique des mathématiques plutôt que l’inspiration bouillonnante de l’artiste ? A l’image des peurs suscitées à l’orée de cette révolution industrielle dans le domaine éthique ou sociétal par les Cassandre qui squattent plateaux télé et colonnes de journaux, doit-on craindre l’incursion de l’IA dans le domaine artistique ? Entraînera-t-elle le tarissement de l’art, tel qu’on le connaît, comme on prédit sans hésiter qu’elle signera la mort du travail, et plus largement la transformation radicale de la société moderne ?

Dans un workshop stimulant, Olivier Reynaud tente d’apporter une réponse à cette question. Il aborde tout d’abord une brève histoire de l’intelligence artificielle, dans ses trois grandes vagues, aux premières expérimentations de 1956, en passant par les premiers logiciels d’automatisation des années 80, pour enfin arriver à l’ère actuelle, où les progrès de l’IA sont notamment portés par le big data et incarnés par la reconnaissance vocale ou les voitures autonomes. Vient ensuite le focus attendu sur la créativité. L’exercice est passionnant, par son angle donc, mais aussi grâce à une revue très riche du meilleur de l’intelligence artificielle créative, aux yeux de celui qui se lance dans une nouvelle aventure entrepreneuriale – justement consacrée à l’intelligence artificielle, à la vidéo et la créativité.

Créativité augmentée

Pour Olivier Reynaud, le rapport entre l’IA et la créativité est plus fort qu’il n’y paraît. D’ailleurs, selon lui, “la créativité augmentée existe depuis longtemps” : dès 1956, Nicolas Schoeffer mettait au point une oeuvre d’art innovante et robotisée, qui permettait à l’artiste de “ne plus créer l’oeuvre, mais la création.” Plus proche de nous en 2009, Patrick Tresset dans Human Study #2, La Grande Vanité, explore le même concept et interroge la définition même de l’art, lorsqu’atteint d’une maladie qui l’empêche de peindre, il crée un dispositif composé de trois bras articulés et robotisés, et capables de dessiner une nature morte.

L’intelligence artificielle est une révolution industrielle certes, personne n’en doute plus, mais à y bien penser, ce qui signe sa nature est foncièrement « collaborative et cognitive » : il s’agit de comprendre, raisonner, apprendre, réagir. Et c’est finalement ce qui caractérise aussi la démarche créative. Pour Olivier Reynaud, après les “30 glorieuses des ingénieurs”, c’est désormais la créativité qui est en majesté dans notre ère internet, avec notamment la prépondérance de disciplines comme l’UX.

Afin de soutenir son propos par l’exemple, Olivier Reynaud passe ensuite en revue une sélection étonnante de cas utilisant l’intelligence artificielle appliquée au domaine créatif :

Des intelligences artificielles qui génèrent des concepts et des idées, comme Robot Mc Cann, ce robot japonais qui endosse les habits d’un directeur créatif pour proposer un spot publicitaire à partir d’un brief, Sunspring qui produit un script complet de court-métrage, ou Shana qui sait écrire des nouvelles.

Des intelligences artificielles qui s’amusent avec les sons, comme Robobach qui, après avoir ingurgité du Bach sans broncher, sait générer des propres compositions Jean-Sébastien-like, avec une finesse telle que les exégètes peinent à distinguer les deux. Ou Audiogaming.net, startup toulousaine, qui génère des sons de synthèse pour films et jeux – dont Django Unchained de Quentin Tarantino – et Muzeek, la startup d’André Manoukian, capable de composer des musiques originales en fonction des images.

Des intelligences capables de dessiner et de créer de l’art, comme Quick, Draw! de Google, qui reconnaît vos dessins, ou Deep dream generator pour créer des images psychédéliques. Des intelligences pour créer des images, comme Meero, pour les retraiter et les reconstruire aussi, des intelligences qui voient dans le noir. Des intelligences qui génèrent des vidéos, comme IBM Watson qui a créé un teaser de film, Deep video portraits qui intègre les expressions d’un visage sur un autre, ou Super slow motion de Nvidia, capable de prédire des images supplémentaires pour créer un ralenti à 240 images seconde à partir d’une vidéo en 30 images seconde.

Et pour demain ?

Pour Olivier Reynaud, l’intelligence artificielle ne risque donc pas de voler le travail des créateurs, mais au contraire pourra les aider à explorer de nouveaux territoires, en ne perdant plus de temps avec des tâches rébarbatives et répétitives. Cependant, les enjeux structurants demeurent, pour garantir une intelligence artificielle éthique, responsable, inclusive et créatrice de valeur. Des nouveaux métiers apparaîtront sur les jobboards de demain : algorithm designer, creative intelligence engineer, art scientist…

Mais les challenges ne seront pas seulement réservés aux hommes ; les machines devront, elles aussi, composer avec de nombreux défis : le travail sur les petites tâches, les interactions avec le monde physique, l’évolution des machines, notamment quantiques, le sens commun et point de singularité, savoir expliquer ce qu’elles font, pourquoi et comment, donner leur opinion, comprendre les routines et émotions humaines, et leurs interprétations multiples.

3 questions à Olivier Reynaud

– [FW] L’intelligence artificielle appliquée à la créativité est un sujet peu exploré, pourquoi pensez-vous qu’il est pourtant crucial de s’y pencher ?

Olivier Reynaud: Nous vivons aujourd’hui une période de transition fascinante ! Les technologies d’intelligence artificielle sont en plein boom et s’accompagnent de défis techniques et créatifs relevés chaque jour par des ingénieurs, chercheurs et artistes.
Ces nouveaux explorateurs et visionnaires laissent entrevoir des horizons créatifs inédits que ce soit en terme d’art cybernétique, de musique, d’écriture, d’imagerie et de vidéo.
La vague à venir sera sans précédent et le changement inexorable avec 3 effets pour conséquence. Tout d’abord, la création de nouveaux métiers liés à l’IA créative, car il va falloir entraîner et apprendre aux algorithmes à être capables de concevoir eux-mêmes des créations à la fois belles, originales et touchantes.
Puis un refocus sur la nécessité d’avoir une IA éthique et responsable, car c’est un monde meilleur qui va s’ouvrir devant nous les créatifs, avec une augmentation des conditions et de qualité de travail mais aussi du gain qui résultera de ces innovations et devra bénéficier à tous, sans distinctions.
Enfin, une augmentation de la créativité en terme d’idée, d’exécution et de champs des possibles.
Nous commençons à peine à apercevoir toutes les nouvelles perspectives créatives qui vont bouleverser l’industrie.
Nous vivons une période de pionniers dans l’IA créative et ça se passe aujourd’hui et maintenant.

– [FW] Quelle est votre IA créatrice préférée ?

OR: J’ai un attachement particulier à toutes les IA créatrices permettant la production de générations de médias de A à Z. Aujourd’hui on voit de très intéressantes expérimentations avec des IA qui inventent et génèrent donc leurs propres interprétations de musiques, de scripts d’images et de vidéos. Ma préférence est surtout dans tout ce qui concerne l’image et la vidéo.

– [FW] Vous avez un nouveau projet entrepreneurial autour de l’IA. Pouvez-vous nous en dire plus ?

OR: Pour tout vous dire, j’ai deux passions dans la vie que j’ai réuni par le biais de mon nouveau projet. Tout d’abord la passion de la « vidéo », cela fait maintenant 15 ans que j’évolue dans cet univers avec mes 2 premières aventures entrepreneuriales : Airtist, ma première startup de 2003 à 2010, qui était un site téléchargement de musique gratuit légal grâce au visionnage de la publicité vidéo. Teads, ma seconde startup de 2010 à 2018 qui est la première place de marché mondial publicitaire en ligne permettant de monétiser les articles de presse grâce au visionnage de la publicité vidéo.Et la passion de « créer », car je suis un créatif depuis mon enfance et sous toutes ses formes de design, allant du dessin, la photo à l’animation et la vidéo.

Pour mon nouveau projet je vais donc m’aventurer dans l’univers des intelligences artificielles créatives pour disrupter le monde de la production vidéo.
Parmi les défis à relever, il y a notamment dans la publicité celui d’avoir une approche intelligente et personnalisée pour créer une véritable expérience pour l’utilisateur!
Je vous donne rendez-vous très prochainement pour la découverte de cette super intelligence créative, ce sera une ode à la créativité pour tous les créatifs.

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Carolina Tomaz

Computer Girl depuis 2000. Stratégie numérique, innovation, direction éditoriale. Spécialisée en médias, TV et internets. Chief Content Officer Decode Media

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