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Inès Leonarduzzi, CEO de Digital For The Planet : « Développement numérique et écologie ne sont pas nécessairement antinomiques »

En partenariat avec Les Sommets du Digital

Après quelques années passées dans de grandes entreprises (LVMH, Chanel, Air France, …), Inès Leonarduzzi décide de changer de voie afin d’œuvrer pour la planète. En août 2017, elle fonde Digital for the planet, une ONG visant à promouvoir l’écologie digitale dans le monde.

L’écologie digitale est un domaine de l’écologie encore très peu considéré et dont les impacts sont sous-estimés. Inès nous parle de cette nouvelle problématique.

Le digital qui est souvent présenté comme la solution pour répondre aux enjeux écologiques – notamment avec l’IA qui permet une meilleure gestion des ressources – ne serait en fait qu’une catastrophe écologique ?

Ines Leonarduzzi, CEO de Digital For The Planet: Ce n’est pas tant le numérique qui est une catastrophe écologique, c’est davantage son alimentation énergétique. On sait que le numérique accapare aujourd’hui plus de 16% de la production électrique mondiale et ce chiffre croît d’environ 10% par an.

Cette électricité allouée, quotidiennement et sans discontinuer, provient essentiellement d’énergies fossiles, comme le charbon, le gaz ou encore le nucléaire. Je suis convaincue que le digital et notamment l’intelligence artificielle ou encore la désintermédiation par des technologies comme la blockchain peuvent faire beaucoup pour le monde, la démocratie, l’égalité et la justice. Mais il peut aussi être pernicieux, si la source n’est pas saine, cela biaise la dynamique de bien fondé. L’enjeu n’est pas de décrier le digital. Au contraire, il est d’en initier le futur.

Sur l’ensemble de la consommation digitale, quelle part peut être limitée ? On pense aux spams, aux données récoltées par les entreprises mais inutilisées, etc. Et quelles solutions sont apportées pour répondre aux enjeux de la pollution digitale ?

Pour déployer des axes de progression, il faut d’abord identifier les différentes sources de pollution numérique, celles-ci sont diverses. Nous avons réalisé des projets que l’on a nommés « LDCC » (Low Digital Carbone Company) où nous sommes parvenus, avec le concours des équipes en interne et leur implication, à faire baisser la consommation électrique de manière significative à partir de quelques efforts sur les pratiques digitales quotidiennes (envoi de pièces jointes, requêtes, stockage, etc.). Là encore, pour combiner durabilité et confort de travail, il ne s’agit pas nécessairement de faire moins mais de faire mieux.

Nous publions régulièrement des infographies où nous recensons les bonnes pratiques digitales citoyennes au quotidien.

Enfin, nous développons actuellement la première solution de machine learning vocale alimentée en énergies propres entièrement dédiée à l’écologie digitale. Nous travaillons avec la France, le Japon et les États-Unis sur cet immense projet. Quelques-uns des plus grands experts de l’intelligence artificielle se sont joints à nous. Il y aura la version citoyenne en open source, puis la version entreprise et la version territoire qui suivront. Nous commençons cet automne des pilotes sur des villes et des entreprises.

La mesure du progrès et la duplication incessante des données publiques sont aussi des « pain points » que nous suivons de près. Nous travaillons avec des solutions de blockchain responsable, en France, capable de « tokeniser » les efforts réalisés par les citoyens pour valoriser ceux-ci sans disperser la data et donc sur-consommer. C’est passionnant !

Les entreprises que vous rencontrez montrent-elles une sensibilité sincère à l’écologie digitale ?

C’est difficile de juger la sincérité d’une personne, alors celle de toute une entreprise… on ne fait pas dans le procès d’intention, nous ne sommes pas des religieux, davantage des pragmatiques dont l’objectif est le progrès. Nous accompagnons des clients pour lesquels l’écologie numérique est un vrai sujet. D’autres voient peut-être un peu plus l’opportunité de la communication, et ça ne nous dérange pas, tant que le progrès est visible en interne. Ce qu’on ressent néanmoins, c’est à quel point les salariés s’approprient le sujet, aussi beaucoup de décideurs. On sent que dans la cacophonie numérique, ce que nous développons représente une source de rafraîchissement et de sens pour certains.

Aujourd’hui, qu’est-ce que ça représente d’être entrepreneur dans le domaine de l’écologie et du social ?

L’entreprenariat social a explosé avec l’hyper-démocratisation du numérique. On peut en dire autant pour l’écologie. On n’a jamais été autant sensible à l’écologie que depuis que le digital existe. Plusieurs raisons à cela, l’horizontalité des données (même si cela devient de moins en moins vrai, par exemple, aux États-Unis) et l’essor de la libre-expression. Le digital et l’entreprenariat social sont donc interdépendants. Mettre l’humain au cœur du projet économique d’un pays, c’est ça le futur. Et ça n’a jamais été fait depuis l’ère industrielle. L’humain n’est pas fait pour servir un système, une entreprise. C’est l’inverse qui est vrai. L’entreprenariat social participe du changement de paradigme et de l’évolution des modèles. L’écologie va de pair. J’envisage pour ma part l’écologie comme une branche de l’humanisme. On ne peut pas être pour la planète et aimer la guerre, vouloir un monde durable et être en faveur de « beaucoup de pauvres et peu de riches ». Tout doucement, on tend vers de nouvelles aspirations. Plein de technologie, l’humain est surpuissant mais étrangement, il est l’unique espèce qui parvient à détruire son propre écosystème et celui des autres. Tous les économistes s’accordent sur le fait que le monde a suffisamment de ressources pour endiguer l’ensemble des maux dont souffre la planète (famine, ressources, guerres, pauvreté, éducation…). Alors à quoi sert le progrès si on ne progresse pas ?

Enfin, on a tendance à penser que les non-profits ne sont pas des business comme les autres. Il y a beaucoup de préjugés sur ce que j’appelle des « romantic business ». Pour beaucoup, diriger une entreprise non-profit signifie qu’on ne fait pas de profit et qu’on gère mal les ressources et la croissance financière. C’est une idée reçue parfaitement erronée. En fait c’est de plus en plus l’inverse. L’américain Simon Sinek exprime que les gens n’achètent plus ce qu’on fait, ils achètent pourquoi on le fait. Et là est tout l’enjeu du romantisme : éveiller de la poésie chez le citoyen, qui se trouve être le consommateur final. Et le propre de la poésie c’est qu’elle donne du sens aux choses.

L’entrepreneur social aujourd’hui, c’est celui qui sait allier pragmatisme et poésie. Les dosages sont très subtils, mais ceux qui le font en maîtrisant la technologie sont les réels innovateurs.

Question cash – réponse cash : Le départ de Nicolas Hulot est-il un signe de l’impossibilité de résoudre les enjeux écologiques ?

Non. Au contraire, son départ a galvanisé l’opinion publique et a plus que jamais réveillé le sujet. Sa démission surprise, annoncée de cette façon, délibérée ou non, — le sacrifice humain sur l’autel de la désespérance — est une brillante stratégie. L’écologie suffoquait et le départ a acheté du temps à l’écologie sur l’agenda politique et économique.

Les 4, 5 et 6 février 2019 se tiendra à La Clusaz la 4e édition des Sommets du Digital. Un événement hors du commun qui, une fois encore, bousculera notre cadre de référence, agitera nos neurones et marquera durablement nos esprits.

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