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Je fais ma part pour changer le monde: et si le colibri avait tort?

Par Philippe Silberzahn, professeur d’entrepreneuriat, stratégie et innovation à EMLYON Business School et chercheur associé à l’École Polytechnique (CRG)

Face à la liste semble-t-il interminable des problèmes du monde, chacun est amené à se demander ce qu’il peut faire. Alors que nous discutions de l’effectuation avec un ami et que je défendais l’idée que pour changer le monde il vaut mieux viser petit, celui-ci me répondait: «Ah oui, c’est comme le colibri, je fais ma part!» En fait non, pas du tout, le colibri n’est pas du tout la bonne métaphore pour changer le monde.

L’histoire du colibri vient semble-t-il d’une légende amérindienne: la forêt est en flammes et tous les animaux s’affairent pour éteindre l’incendie. Même le petit colibri va au fleuve, met de l’eau dans son bec et vient jeter les quelques gouttes sur les flammes. Alors que les animaux se moquent de lui, il répond, pas démonté: «Je fais ma part». Et toutes les belles âmes de s’esbaudir devant la profondeur philosophique de la posture du-dit colibri.

Et pourtant les animaux ont raison, à double titre. D’abord parce qu’effectivement, ce qu’il fait ne sert à rien, mais rien du tout. Les trois gouttes qu’il va jeter dans le feu n’auront de toute évidence aucun impact sur le feu qui continuera de plus belle. Il n’agit que pour la beauté du geste, que pour pouvoir dire «Voyez, j’ai fait quelque chose!» alors qu’il n’a rien fait. Peut-être le colibri est-il donc en fait un prétentieux qui fait quelque chose qui n’a aucun impact, mais qui lui permet d’avoir bonne conscience, et surtout de signaler sa vertu à son groupe social de référence: «Ce que je fais ne sert à rien, certes, mais je suis avec vous, du bon côté.»

Malgré sa petite taille, il y aurait peut-être des façons pour le colibri d’avoir un impact, mais ça ne semble pas l’intéresser. Faire sa part et rien de plus, cocher la case pour être tranquille, faire taire les critiques en étant moralement irréprochable semblent être les seules choses importantes pour lui, ce que n’ont pas manqué de noter les autres animaux, pas dupes, qui se montrent ainsi plus sages que la légende ne le fait croire, mais qui y ont pourtant le mauvais rôle.

Exemple à ne pas suivre (Source: Wikipedia)

Les animaux ont raison, ensuite, parce que l’expression «Je fais ma part» traduit un modèle mental très fort selon lequel il existerait un grand schéma universel qui assignerait à chacun une tâche à accomplir. Chacun aurait une part du grand travail collectif et il conviendrait d’attendre que cette «part» lui soit assignée sans trop besoin de réfléchir. Si le colibri pense que «sa part» c’est mettre trois gouttes d’eau dans un incendie de forêt, l’animal est-il si sage que cela? Peut-il vraiment être un exemple pour nos belles âmes? Ne devrait-il pas plutôt se demander ce qu’il pourrait faire d’intelligent et d’utile, compte tenu de qui il est –un colibri, que diable, pas un éléphant? Bref, il pourrait réfléchir de manière créative et imaginer quelque chose d’intelligent à faire plutôt que de cocher une case imaginaire.

Que puis-je faire?

La bonne question, en effet, reste donc la suivante: que puis-je faire, compte tenu de qui je suis, de ce que je connais et de qui je connais? Prenons un autre exemple, plus riche d’enseignements, et qui n’est pas une légende, celui de Madame Tao, que j’ai eu l’occasion d’évoquer dans un précédent article. Tao Huibang est une chinoise illettrée qui se retrouve un jour soudainement à la rue avec deux enfants en bas-âge lorsque son mari décède. Elle ne sait pas faire grand-chose à part du riz, alors elle vend des bols de riz aux étudiants du coin. Pour donner du goût, elle ajoute un peu de sauce piquante de sa région qu’elle fabrique elle-même. Elle finira par vendre sa sauce dans le monde entier et deviendra une star en Chine. A-t-elle fait sa part? Non.

Quand Madame Tao se retrouve à la rue et vend des bols de riz pour survivre, elle agit petit, mais cela a un impact. Un petit impact, mais un impact réel, pas comme jeter trois gouttes d’eau dans un incendie de forêt. Avec ses bols de riz, elle survit, et elle nourrit les étudiants sans le sou du coin. Elle ne fait pas «sa part», elle fait, point. Et ce n’est pas petit par rapport à un univers de référence qui lui aurait assigné une tâche en fonction de ses capacités; c’est petit par rapport à elle-même, mais pas négligeable.

On retrouve avec Madame Tao les principes entrepreneuriaux de l’effectuation: faire avec ce qu’on a sous la main, et notamment qui on est (principe n°1), faire petit mais faire vraiment (principe n°2), et faire avec les autres (principe n°3). Ce n’est pas faire sa part; on ne divise pas une grande tâche en assignant des sous-tâches d’importance variable. Il n’y a pas «ma part» dans un grand ordonnancement mondial. On ne part pas d’un grand problème pour aller vers l’individu; on part de l’individu qui va lui-même vers le problème.

Et donc le colibri n’a rien compris à comment il faut agir pour changer le monde, et il n’est pas un bon exemple à suivre. Ne faites pas votre part; inventez-la en fonction de qui vous êtes.

Pour en savoir plus sur l’action individuelle et le changement, lire mon article publié avec Dominique Vian (Skema) dans HBR France: Pour changer le monde, visez petit. Sur les principes de l’effectuation, lire mon article introductif Effectuation: Comment les entrepreneurs pensent et agissent… vraiment. Pour l’histoire de Madame Tao, lire L’entrepreneuriat pour tous: la belle histoire de madame Tao.

Pour ce qui est de changer le monde, on pourra lire également: Message aux activistes: Vous voulez changer le monde? Chiche!

Le contributeur:

Philippe SilberzahnPhilippe Silberzahn est professeur d’entrepreneuriat, stratégie et innovation à EMLYON Business School et chercheur associé à l’École Polytechnique (CRG), où il a reçu son doctorat. Ses travaux portent sur la façon dont les organisations gèrent les situations d’incertitude radicale et de complexité, sous l’angle entrepreneurial avec l’étude de la création de nouveaux marchés et de nouveaux produits, et sous l’angle managérial avec l’étude de la gestion des ruptures, des surprises stratégiques (cygnes noirs) et des problèmes complexes (« wicked problems ») par les grandes organisations.

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3 commentaires

  1. C’est dommage… Vous auriez dû lire le livre avant d’en parler (vous n’avez pas d’enfants ?). Votre chronologie n’est pas la bonne, et ça change absolument TOUT.
    En fait, quand le feu prend, les animaux ne font rien (contrairement à ce que vous avancez), ils ne savent pas quoi faire, personne ne bouge. Et le Colibri, lui, prend les devant (et non se met à suivre les autres pour se donner bonne conscience), et tente de faire ce qu’il peut, goutte après goutte. Il est alors rejoins par d’autres petits animaux, oiseaux, puis, tous les animaux. Et tous ensemble, ils éteignent le feu.
    Le colibri a donc servit à montrer l’exemple, à fédérer et surtout, à donner le pas ! Et non à suivre bêtement et inutilement.
    Dommage que toute votre prose soit donc hors sujet, car le Colibri a carrément raison, et sans lui, personne n’aurait agit, le feu aurait gagné.

    1. Merci d’avoir repreciser l’histoire initiale. Ça change tout en effet.

  2. Bonjour j’ai beaucoup d’admiration pour vous compte tenu de votre parcours et aussi de cette thèse savamment rédigée mais je ne suis pas du tout d’accord avec vous car selon moi le colibri a changé le monde à sa petite échelle sans prétention il aurait pu rester les bras croisés mais il a voulu agir son geste était si noble si inspirant que les animaux ont rejoint le mouvement. Changer le monde ce n’est rien d’autre que se dire si tout le monde faisait comme moi où en serions nous. Si une goutte d’eau peut faire deborder un vase alors 3 gouttes d’eau pourraient s’avérer utiles.

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