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NeoWorld: le monde en 2079

Par Mickaël David, UX Design Director

Le futur

Quand j’étais petit, l’avenir était écrit: la société, la technologie, les religions, bref le monde tout entier allait évoluer, année après année, dans une apaisante sérénité, dans un équilibre parfait entre tous les hommes, les femmes et les machines. Bien entendu, certains imaginaient des scénarios un peu plus catastrophiques, mais ils étaient souvent relégués à de la simple science fiction, de la fantaisie pour geeks.

Aujourd’hui, en 2079, le moins que l’on puisse dire, c’est que le projet ne s’est pas déroulé exactement comme prévu: 11 septembre, guerres du Moyen Orient, crises financières, Etat Islamique, réchauffement climatique, continents de plastique, Big Crush, Black Christmas… Autant d’événements et de phénomènes qui finirent par ternir le portrait idéal des lendemains qui chantent.

De plus, Internet, qui devait rassembler les peuples du monde entier, a eu aussi pour effet pervers de renforcer les communautés, et surtout le communautarisme: jeunes, vieux, athées, croyants, complotistes, lobbyistes, fanatiques… Tous trouvèrent sur le Web un écho à leurs idées parfois extrêmes, et même si les plateformes sociales modifièrent leurs algorithmes vers la fin des années 2010, cela n’a pas permis d’endiguer ce phénomène de concentration des idées. Les débats sont devenus animés, violents, et le moindre sujet autrefois bénin trouvait systématiquement son détracteur véhément, freinant toute progression des idées.

«Aujourd’hui, en 2079, le moins que l’on puisse dire, c’est que le projet ne s’est pas déroulé exactement comme prévu.»

Ce phénomène a donné la voie libre à de nombreux mouvements populistes, et ceci sur tous les continents. S’ils ont contenté dans un premier temps une partie de la population, en apaisant de manière démagogique les craintes les plus tenaces, et en pointant du doigt des coupables faciles, ces mouvements ont vite révélés leurs limites. Le protectionnisme forcené à l’heure de la mondialisation ne peut que très difficilement fonctionner, et met sur la touche les pays les plus isolés. De plus, entre corruption et décisions arbitraires, les tensions sociales ont mis à mal des populations entières, qui ne pouvaient que constater le retard accumulé dans tous les domaines pendant des années de repli.

C’est dans ce nouveau climat, social et météorologique, qu’un nouvel ordre s’est petit à petit mis en place. Le terme de NeoWorld est apparu en 2032 dans un article du New York Microsoft Times, et décrivait précisément ce que beaucoup de gens vivaient déjà au quotidien depuis de nombreuses années.

Les Maisons

Au début des années 2020, les populations se sont senties désœuvrées: après avoir tout tenté, et après la grande désillusion du populisme, vers qui se tourner?

La réponse va venir des grandes entreprises technologiques du début du XXIème siècle, à savoir les fameuses GAFAM (Google, Amazon, Facebook, Apple, Microsoft), bientôt rejoint par d’autres organisations géantes, les NATU (Netflix, Airbnb, Tesla, Uber) ou autre BATX en Chine (Baidu, Alibaba, Tencent, Xiaomi). Si chacune de ces entreprises étaient à l’origine spécialisées dans un domaine en particulier (le transport, l’hébergement, le commerce en ligne …), elles se sont rapidement diversifiées pour offrir à leurs clients une très large gamme de services capables de couvrir l’essentiel des besoins d’une famille, classé en six domaines: Habitation, Santé, Transport, Biens de consommation, Medias et Loisirs.

La première «Maison», comme il est maintenant coutume de les appeler, a été Amazon: contre une partie des revenus du foyer, n’importe quelle famille pouvait avoir accès aux différents services souscrits. Les biens habituellement acquis, comme la voiture ou le logement, deviennent alors des services comme les autres, avec accès illimité durant la période de souscription. Tout est compris, la maintenance, l’assurance, et même l’upgrade régulière, pour bénéficier des dernières nouveautés.

«[…] contre une partie des revenus du foyer, n’importe quelle famille pouvait avoir accès aux différents services souscrits.»

Les premiers à souscrire à ce nouveau contrat sont les salariés d’Amazon eux-mêmes: département après département, ils ont été invités, dès 2022, à intégrer ce programme ambitieux, appelé «NeoLife». La qualité du service a fait le reste, saupoudré d’une pincée de communication millimétrée. Devant le succès de la formule, les autres géants technologiques créèrent les uns après les autres leur propres Maisons, portant à 21 leurs nombres au début des années 2030. Ils colonisèrent ainsi la planète, et si certains états tentèrent de les interdire, ou du moins de réguler leurs expansions, le lent raz-de-marée gagna la planète en quelques années.

Les NeoPharaons

A la tête de ces fameuses Maisons, les «NeoPharaons» sont pour la plupart des descendants directs des premières équipes ayant travaillé au sein de ces grandes entreprises technologiques, au tout début du XXIème siècle. Avec la main mise sur à peu près tout, ils règnent sans partage sur leurs différents empires, qui peuvent compter jusqu’à 400 millions de personnes pour les plus importants. 400 millions de personnes qui reversent automatiquement une partie de leurs revenus pour avoir accès à leur NeoLife.

Le terme NeoPharons est né à la suite d’une découverte en 2029 par un journaliste indépendant: l’article faisait état que la majorité des dirigeants des Maisons avait adopté le transhumanisme, à savoir l’augmentation des capacités grâce à la technologie, permettant de rallonger considérablement leur durée de vie, et ce, en dépit des différentes lois énoncées sur le sujet dans un grand nombre de pays. Cette augmentation de capacité était systématiquement accompagnée d’un clone digital, qui les aidait à traiter des données instantanément et au final, à prendre des décisions rapides et pertinentes. Une annonce fracassante qui allait définitivement ancrer les Maisons et leurs propriétaires dans le temps, écartant progressivement l’emprise des états sur les populations. Cette nouvelle sema aussi le trouble auprès de tous les croyants du monde entier, occasionnant immédiatement des mouvements virulents de la part des fanatiques.

Quasiment invisible dans les médias, les NeoPharaons vivent souvent à l’écart, soit sur une des îles artificielles situées au large de San Francisco (malheureusement très abîmée à la suite du tremblement de terre de 2022), soit dans leurs stations orbitales. Ils préfèrent laisser à leurs «NeoVizirs» la dure tâche de la communication.

Les NeoVizirs

Bras droit du NeoPharaon, chaque NeoVizir est à la tête d’un des grands services d’une MaisonHabitation, Santé, Transport, Biens de consommation, Medias et Loisirs. Souvent au nombre total de six, ils forment les boards des Maisons, et se réunissent régulièrement pour manager leurs activités. Un deuxième board, plus discret, se réunit aussi pour évoquer les sujets liés à la finance, au militaire et à la recherche.

La NeoVizir la plus connue est sans nul doute Maxima Chan Zuckerberg, fille du fondateur de Facebook, qui mena d’une main de maître la division Santé de la Maison de son père, permettant à des millions de personnes de bénéficier d’un programme de prévention unique et efficace, et qui fit la bonne notoriété de la Maison Facebook, surtout pendant la deuxième grande épidémie de grippe H5N8 de 2036.

Les NeoVizirs sont les porte-paroles des Maisons, et apparaissent régulièrement dans les médias pour faire état de la situation, des améliorations à venir. Année après année, ils remplacèrent les hommes d’état dans les rendez-vous sociétaux, surtout quand les Maisons aidèrent à l’amélioration du quotidien. Ainsi, quand la Maison Tesla apporta une solution technologique pour tuer dans l’oeuf un ouragan gigantesque au large des Caraïbes, des millions de personnes déclarèrent leurs flammes à ces nouvelles organisations.

«Année après année, [Les NeoVizirs] remplacèrent les hommes d’état dans les rendez-vous sociétaux»

Cette reconnaissance permettait aussi aux NeoVizirs et à leur famille de mieux passer sous silence le fait qu’ils sont souvent appelés les «possédants», car contrairement à la plupart des gens, ils sont propriétaires de leurs biens, et au-delà: terrains, maisons, bâtiments civils, entreprises… Une différence majeure qui accentua la disparité sociale, occasionnant au passage de lourds mouvements protestataires.

Les NeoMakers

Les «NeoMakers» ne sont ni plus ni moins que le bras ouvrier des Maisons. Des ouvriers surqualifiés, ayant pour mission d’améliorer sans cesse les services de NeoLife, sur les six domaines clés. Les NeoMakers sont bien entendus les premiers à profiter de ces services, à des tarifs extrêmement préférentiels, ce qui en fait une classe privilégiée.

Parmi les grands chantiers engagés dès les années 2020, la lutte contre le réchauffement climatique devint l’objet de toutes leurs attentions, surtout face à l’incapacité des états à surmonter les lobbys industriels. Ainsi, les premiers CarboCapteurs firent leurs apparitions lors d’une présentation de la Maison Alife (Ex Alibaba) fin 2019, et envahirent rapidement et massivement les grandes villes du monde: de la taille d’une boîte à chaussure, ils permettaient de filtrer l’air ambiant afin d’emprisonner le CO2. Une solution largement décriée, tant elle paraissait dérisoire face à l’ampleur du problème, mais les premiers signes de fléchissement de l’augmentation de la concentration de CO2 apparurent vers 2025, résultat d’un ensemble de mesures, dont les fameux CarboCapteurs.

Autre événement majeur, la planète retint son souffle pendant sept longues heures le 21 septembre 2021, quand des pirates de l’air voulurent crasher un avion de ligne sur une centrale nucléaire américaine. L’avion finit par être re-routé par les NeoMakers de la Maison Alphabet, qui posèrent tant bien que mal l’appareil sur une piste locale. Ce fut d’ailleurs une des toutes dernières tentatives d’attentat sur un avion, la technologie étant devenue trop présente et autonome pour pouvoir tenter de la contourner.

Les NeoServants

L’Intelligence Artificielle a été l’enfant du XXIème siècle, passant par tous les stades jusqu’à devenir complètement adulte peu avant 2030. Même si elle était complètement opérationnelle depuis de nombreuses années, il a fallu légiférer et adapter les lois, ce qui prit de longs mois de débats.

Si Elon Musk avait fait partie des premiers à tirer la sonnette d’alarme dès 2016 sur la nécessité absolue de réguler ce nouveau pan de la technologie, il a fallu attendre 2033 pour que les mentalités bougent définitivement, lorsqu’un robot d’attaque de l’armée Chinoise hors de contrôle tua 2380 civils et 133 militaires aux alentours d’un camp de base, non loin de la frontière Russe. Un événement qui sonna la fin brutale de la construction légale de robots armés, même si des réalisations clandestines persistent encore, essentiellement en Sibérie.

Et c’est dans la littérature, et plus particulièrement dans des écrits de science-fiction que les hommes de loi trouvèrent l’inspiration: ainsi, les différentes lois d’Isaac Asimov ont servi de socle à cette nouvelle ère de la robotique et de l’intelligence artificielle, obligeant les constructeurs à installer un programme mère dans toutes les puces de contrôle, ce qui aussi eut pour conséquence l’apparition des premiers cimetières des machines de première génération.

Les robots envahirent ainsi notre quotidien, mais plus que tout, nos usines. Toute activité qui pouvait être remplacée par un robot l’était rapidement, pour des enjeux de qualité, mais aussi et surtout pour éviter de devoir se confronter à des vrais ouvriers. Les premiers (et pour ainsi dire les seuls) constructeurs de ces robots sont bien entendu les Maisons, qui recrutent d’ailleurs beaucoup dans ce secteur, grossissant au passage les rangs des adeptes de la NeoLife.

Les NeoLuddites

La robotisation de la société ne s’est pas faite sans heurts. A partir des années 2020, des mouvements dit «NeoLuddites» (de Ned Ludd, un ouvrier contestataire anglais du XVIIIème siècle, qui se battait contre la mécanisation de la société), ont commencé à éclore dans les pays occidentaux, principalement dans les couches de population à bas salaires. La lente agonie de l’industrie lourde occidentale, conjuguée à la robotisation intensive, a créé année après année un rejet de la technologie, attisé par le fait que les états ne trouvaient pas de vraie solution au chômage de masse occasionné par cette transformation.

«La lente agonie de l’industrie lourde occidentale, conjuguée à la robotisation intensive, a créé année après année un rejet de la technologie […]»

Le revenu universel, longtemps présenté comme une solution possible pour pallier le manque de revenu des familles non employables, s’est longtemps heurté aux courants conservateurs du monde entier. Si les premières expérimentations se sont avérées concluantes, les états n’avaient pas mesuré l’ampleur des effets de bords sur le moyen terme: l’ennui et le désoeuvrement. Le nombre de suicide monta en flèche peu de temps après la mise en place de ce système, et toutes les actions publiques pour occuper les populations ne permirent pas d’apaiser la colère de la classe ouvrière, qui se mirent à forcer les usines automatiques, et à détruire en masse les machines, en réclamant le retour de l’activité humaine.

Une résistance mondiale, qui sévit pendant des années, sans toutefois inquiéter les Maisons, qui renforcèrent à chaque agression leurs installations, rendant encore plus difficiles leurs sabotages. Le mouvement s’essouffla en quelques années, et si des groupuscules résistent encore, un grand nombre de NeoLuddites rejoignit le mouvement des «NeoGardiens».

EcoTerroristes & NeoGardiens

Toute révolution crée un déséquilibre qu’il faut rétablir rapidement. L’élan technologique qui a pris racine au début des années 2000 a très vite été contrebalancée par un autre mouvement opposé.

Au départ simple regroupement d’amateurs de nourriture vegan, certains d’entre-eux se sont radicalisés devant le manque d’actions politiques face aux changements climatiques et autres excès de pollution. La goutte d’eau a été la mise à jour en 2021 du secret de polichinelle de l’accord de Paris en 2015: dès 2009, la plupart des milieux autorisés savaient que l’inertie de production de CO2 nous condamnait à subir une montée des températures d’au moins 3 degrés d’ici 2100. Face à cette manipulation, plusieurs groupuscules écologistes violents, issus de différents pays (principalement touchés par la montée du niveau des mers), ont entamé des actions musclées dès 2025, en sabotant les multinationales les plus polluantes, arrivant même à en faire plier certaines.

«Certains d’entre-eux se sont radicalisés devant le manque d’actions politiques face aux changements climatiques et autres excès de pollution.»

Ces actions gagnaient la sympathie du public, malgré des débordements parfois mortels. L’accident le plus grave survint le 23 mai 2029, quand une centrale fut dynamitée en Allemagne, emportant au passage la vie d’environ 200 personnes. Loin de montrer une quelconque compassion, les «EcoTerroristes» revendiquèrent leurs actions sur les réseaux sociaux, déclarant que c’était le prix à payer pour changer les mentalités des multinationales. Ce fut le point de rupture, et une grande majorité des activistes créèrent un nouveau courant, les NeoGardiens, plus pacifistes, dont l’action était centrée sur trois actions: agriculturedépollution et recyclage.

Partiellement retirés du monde technologique, les NeoGardiens décidèrent dès 2030 de vivre uniquement dans des villes autarciques, en s’inspirant partiellement du modèle d’Auroville en Inde. Des millions de personnes rejoignirent le mouvement, et décidèrent ainsi de dédier leur vie à la préservation de la planète. L’engouement fut tel que les NeoGardiens devinrent en très peu de temps la principale source de production entièrement biologique de denrées alimentaires, fruits, légumes, céréales. Les Maisons comprirent très vite qu’elles ne pourraient jamais intégrer cette partie de la population dans leurs programmes NeoLife, et considérèrent que leur présence était cruciale pour la survie de l’espèce humaine. Elles décidèrent donc de signer un pacte: les Maisons achètent l’essentiel de leurs nourritures aux NeoGardiens, et ces derniers bénéficient des avancées technologiques en matière médicale.

Les Neoisifs

Enfin, un groupe important, et non des moindres: les «Neoisifs» représentent en 2079 environ 1/3 de la population mondiale. Eligibles au revenu universel, ils ont choisi une vie simple, sous la protection d’une des Maisons, et passent des jours tranquilles à élever leurs enfants et vaquer à leurs occupations: entraide entre voisins, bricolage, art, sport… La seule contrainte est qu’ils ont interdiction de toucher à de l’alcool et à toute forme de drogue, pour éviter toute dérive de dépression massive. Les plus motivés peuvent passer des concours pour passer dans la catégorie des NeoMakers et ainsi avoir accès à un confort de vie plus important. D’autres peuvent décider de dédier leurs vies à la planète pour rejoindre le mouvement des NeoGardiens.

NeoWorld, le monde en 2079

Nous sommes le 2 août 2079, je vais avoir 100 ans dans quelques semaines. J’ai choisi, comme beaucoup de monde, de programmer ma mort, qui aura lieu le jour même de mon anniversaire.

Il s’en est passé des choses en un siècle. De très belles, et d’autres plus affreuses.

Depuis 30 ans maintenant, les étés sont devenus insupportables, et certaines régions du globe sont maintenant invivables. Mais petit à petit nous reprenons le contrôle de la situation.

J’ai dédié une grande partie de ma vie à la technologie en tant que NeoMakers, puis j’ai rejoint les NeoGardiens vers 2028. Une vie simple, mais pleine de satisfaction et de sens.

Il est impossible de prédire exactement de futur. Mais il est sûrement possible d’oeuvrer dès à présent pour qu’il se déroule pour le mieux.

Le contributeur:

 

Mickaël David est UX Design Director.

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Les contributeurs sont des auteurs indépendants de la Rédaction de FrenchWeb. Leurs propos et positions leurs sont personnels.

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4 thoughts on “NeoWorld: le monde en 2079”

  1. Très beau travail.
    Pas sur du tout qu’il y ait encore 6 secteurs en 2079 avec la disparition définitive du domaine media en 2022, définitivement submergé par celle du loisir immersif.

    1. La fin des médias est un vrai sujet oui, il faudrait creuser la question. Et peut être que le mot Média restera, mais qu’il exprimera quelque chose de complètement différent comparé à aujourd’hui !

  2. Wahou impressionnant tellement cela pourrait être réel ! Je te conseille vivement d’écrire un livre à la Orwell racontant plus en détails la vie de ces communautés c’est passionnant !

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