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Pourquoi tout le monde sous-estime la difficulté de l’adaptation professionnelle à l’étranger

Encore un beau tabou entourant le monde de l’expatriation que celui du burn-out à l’étranger. C’est en m’intéressant à la communauté de ceux qui reviennent en France que j’ai pris conscience de l’ampleur du phénomène.

Difficile de savoir exactement quelle est la part de ces personnes revenues pour cause de burn-out tant le sujet est tabou. Certains diront qu’ils sont rentrés «pour raison de santé», sans s’étaler davantage sur le sujet, mais nombre de ceux avec qui j’ai eu l’occasion de m’entretenir dévoilent des raisons liées à l’épuisement professionnel (couplé avec un épuisement émotionnel, voire un épuisement «culturel»). Ils se sont autorisés à le dire parce qu’ils savaient que je ne les jugerai pas, connaissant bien le problème pour l’avoir vécu. Ce qui en dit long sur la violence des jugements dont sont victimes les personnes ayant connu un ou plusieurs burn-out à l’étranger quand elles se confient en France. Certains n’en n’ont parlé à personne, même pas à leur entourage proche, et ce des années après leur retour.

Heureusement, cela n’arrive pas à tout le monde. La plupart des expériences professionnelles à l’étranger sont de belles occasions d’explorer de nouveaux mondes, d’acquérir de multiples compétences et de s’éclater dans un job que l’on aurait jamais pensé faire avant de partir.

 

La pression sociale ou financière

Il n’en reste pas moins que le regard de la famille et du pays d’origine pèsent lourd sur les épaules de celui qui part travailler à l’étranger. Selon les parcours de vie et les raisons qui ont motivé le départ, il arrive que la pression pour réussir à l’étranger soit particulièrement forte. Certains ont dit merde à tout pour construire une vie qui leur convient, émancipation qui a commencé par un départ hors des frontières. On comprend aisément que dans ces conditions, c’est tout un projet de vie, un projet de réalisation de soi qui est lié à la «réussite» de l’expérience à l’étranger. Et cela passe souvent par la capacité d’être autonome financièrement, donc d’arriver à ses fins sur le plan professionnel.

Pour les plus jeunes, le regard des parents peut être difficile à assumer, surtout quand ces derniers ont «permis», encouragé voire financé en partie le départ pour l’étranger. Si certains parents sont bienveillants et ne souhaitent qu’un enrichissement «par l’expérience vécue» de leurs enfants, beaucoup se basent sur des critères d’ascension professionnelle et/ou de réussite financière pour évaluer la «réussite» du projet. Seulement voilà, ils ne connaissent du travail à l’étranger que l’idée qu’ils s’en font. Et cela ne correspond pas toujours à la réalité vécue sur le terrain par leurs enfants qui n’oseront pas toujours leur avouer que c’est dur et qu’ils n’ont plus envie de continuer.

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Extrait du film “Stupeur et tremblement”, d’après l’oeuvre d’Amélie Nothomb. Une jeune belge expatriée au Japon chemine difficilement dans les méandres du monde du travail nippon.

 

Les volontaires internationaux et jeunes humanitaires sont particulièrement exposés aux burn-out et aux dégâts psychologiques causés par la violence au travail. Cette violence peut prendre énormément de formes différentes, qu’il s’agisse d’un stress fort et maintenu sur une longue période par une situation d’urgence, d’une hierarchie harcelante ou tout simplement exigeante, des collaborateurs peu solidaires, d’une solitude trop forte, une incapacité à pouvoir exprimer ses difficultés… On fonctionne aussi beaucoup plus «à l’arrache» sur le terrain: on est obligé de trouver des solutions, on est mis parfois face à des problèmes qui dépassent de loin nos ressources et nos capacités. Beaucoup de jeunes volontaires se retrouvent à gérer des écoles avec un staff important de locaux dès la première année, d’autres ont à prendre en charge une énorme chaîne logistique ou à gérer des situations difficiles en zone de guerre pour lesquelles ils n’ont pas vraiment été préparés.

La première confrontation avec la violence, la pauvreté, la détresse humaine est aussi bien évidemment très demandante sur le plan psychologique.

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Dans la série Kaboul Kitchen, la fille de l’unique restaurateur pour expats de Kaboul, Sophie, est arrivée sur place avec une ONG pour faire de l’humanitaire. La série traite avec humour et une pointe d’acidité la situation des différents profils d’expats en zone de guerre.

 

Que l’on soit jeune aventurier, immigré, cadre dans une grosse entreprise ou entrepreneur indépendant, parti seul, en couple ou en famille, on est (encore plus) exposé au burn-out à partir du moment où garder son emploi est la condition sine qua non de la réussite ou de la poursuite de l’expérience à l’étranger. C’est le cas pour tous ceux dont le visa dépend du maintien du contrat de travail ou du projet d’entreprise (visa de travail fermés, visa business), mais aussi de tous les salariés détachés par une entreprise française dont toute la famille dépend entièrement ou presque (90% des salariés détachés sont encore des messieurs, «suivis» de leur conjointe et des enfants).

Le burn-out risque aussi de survenir quand on a peur de rentrer et de mettre fin à l’expérience à l’étranger, parce que même si celle-ci n’est plus satisfaisante, on n’a pas de plan B. D’un seul coup on prend conscience de ce qu’un retour impliquerait demain: revenir chez ses parents? Impensable! Retourner au Pôle Emploi pour trouver du boulot? Retomber dans le système qu’on voulait à tout prix éviter? Ces choix là ne sont pas anodins. Un retour, ça se prépare, et quand on est à fond dans son boulot depuis des mois on a pas forcément le temps ni l’esprit disposé pour ça.

«J’étais malheureux au boulot, je sentais bien que je n’allais pas pouvoir tenir très longtemps. Ma boîte me trimballait à droite à gauche, sans jamais m’offrir de véritable stabilité. Mais plus le temps passait, et plus j’avais peur de me dire: si j’arrête de bosser, fini la Thaïlande, fini ma vie ici, avec ma compagne thaïlandaise et tout ce que nous avons construit… plus de travail, plus de visa, et donc une vie à reconstruire du tout au tout malgré plusieurs années investies sur place. Sans parler de ma compagne que je n’aurais pas pu emmener avec moi. Echouer au boulot, ça impliquait de perdre toute ma vie en quelques semaines. Alors forcément, je suis allé au bout de moi-même pour garder mon taff.»
 — C. (rentré en 2015, sans sa compagne, après un burn-out).

 

Penser dans une autre culture: un job à temps plein

Il y a bien-sûr la question du bilinguisme. Travailler dans une autre langue demande déjà un peu de pratique. Les premières semaines, on est épuisé, on sent bien que le cerveau carbure pour suivre le rythme! C’est un travail d’indépendance des mains, en quelque sorte, comme lorsqu’un pianiste entraîne son cerveau pour jouer deux mélodies différentes en même temps, l’une avec la main gauche et l’autre avec la main droite. En fait ce serait plutôt comme un batteur qui jongle avec les pieds en plus des mains.

Au début, on a besoin de traduire dans sa tête pour pouvoir comprendre l’information. On formule intérieurement une réponse dans sa langue qui est re-traduite pour atteindre nos lèvres et être dite à haute voix. C’est ce travail qui est épuisant. Le bilinguisme s’acquiert quand cette opération intermédiaire devient superflue et qu’on pense directement dans la langue locale. Parler, répondre et réfléchir dans cette langue devient alors beaucoup moins fatiguant, puisque le cerveau ne traduit plus. Les réponses se font plus fluides, du «tac au tac», la pratique devient naturelle. Au retour, il peut y avoir des difficultés similaires pour réapprendre à parler (et à penser) dans sa langue maternelle si on ne la pratique plus depuis longtemps.

Les interactions culturelles (politesse, usages, références culturelles, humour, codes professionnels, etc.) requièrent le même apprentissage. Pour maîtriser parfaitement et de manière fluide les usages d’une culture (d’un pays, d’une entreprise), il faut désapprendre de la sienne, et développer ensuite une capacité à «switcher» entre les deux ou trois cultures nécessaires. Ce sont des processus cognitifs, affectifs et comportementaux complexes. Et comme tout processus influant sur nos manières de penser, ils tendent à renforcer certaines capacités de nos cerveaux (celles qui sont sollicitées le plus souvent et le plus intensément), pour en affaiblir d’autres, car nous les utilisons moins voire plus du tout.

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Extrait du film «Lost in translation», où deux âmes esseulées se rencontrent en plein Tokyo, là où ce qui les rapproche est l’isolement culturel qu’ils partagent.

 

Le cerveau est ainsi fait: plus on sollicite certaines facultés, plus celles-ci se renforcent, au détriment de celles que nous n’entraînons pas. Cette restructuration permanente de notre cartographie cérébrale n’est pas sans conséquence sur notre énergie et notre bien-être mental. Quand elle se fait de manière poussée et répétitive pendant plusieurs années, comme lors d’une immersion dans une autre culture, elle bouscule même l’identité.

Ajoutez à cela des conditions de travail différentes, exigentes, des horaires de travail monstrueux, une grosse masse de travail, un environnement professionnel complètement nouveau, une pression forte de la hiérarchie, un manque de soutien ou de ressource en interne, vous obtenez le combo parfait pour un bon petit surmenage professionnel.

Ce n’est pas pour rien que les missions de détachement ne durent pas plus de quelques années (deux ou trois en moyenne). Beaucoup d’expatriés démissionnent d’ailleurs avant la fin, quand ce n’est pas dans l’année qui suit le retour. Le burn-out n’est pas la seule raison, mais elle en fait partie. Le salaire et la sécurité de l’emploi ne sont donc pas un rempart contre l’épuisement professionnel, bien au contraire.

 

Hypersensibles et hauts potentiels au travail

De manière générale, les personnalités hypersensibles (HS, ou HPE) et les hauts potentiels (HP ou HPI) sont plus sujets au burn-out que les autres. Pourquoi parler d’eux ici? Parce que l’une de mes hypothèses de travail est que ces personnalités sont sur-représentées dans la population qui choisit de partir vivre hors des frontières de la France (ou de son pays natal, en général), notamment parce qu’elles se sont toujours senties décalées, sans savoir pourquoi. La recherche d’une expérience profonde et initiatique comme un départ pour l’ailleurs est aussi un moyen de quête de soi pour comprendre ce décalage, le mettre à l’épreuve, le tester dans un autre contexte. Cela peut aussi correspondre à une quête de savoir ou à un impératif à vouloir s’accomplir à hauteur de son potentiel, même si bien souvent les HP n’ont pas conscience de ce dernier.

On croit encore malheureusement qu’avoir un «haut» potentiel signifie qu’on est avantagé, puisque «plus» et «mieux» que les autres. Il n’en est rien. Le haut potentiel est avant tout synonyme d’hypersensibilité marquée, associée à une hyperémotivité, à une activité mentale permanente et à une anxiété élevée. Si les connexions cérébrales se font plus et plus vite, la gestion émotionnelle peut être handicapante car tout est marqué chez le HP par une intensité, doublée d’un perfectionnisme hors norme (voir la définition complète officielle de la MENSA).

Il s’agit bien d’une intelligence qualitativement, et non quantitativement différente.

Au vu des critères d’exigences avec lui-même et de l’idéalisme de base de tout HP, on comprend que ces personnes s’épuisent naturellement très vite, même en dehors du travail. Elles alternent souvent entre des phases d’ennui profond quasiment dépressif et des phases euphoriques d’excitation profondes face à un nouveau défi à relever. A l’époque où nous n'avons jamais autant mesuré de niveaux si élevés de stress au travail dans le monde, le burn-out touche de plus en plus de gens et menace d’autant plus ceux dont le fonctionnement neurologique est différent de la norme.

Une personne HP, et tous les neuro-atypiques en général, font déjà des efforts considérables d’adaptation pour vivre dans un monde qui ne fonctionne pas comme eux. Il va de soi qu’une adaptation culturelle et linguistique rajoute une pression supplémentaire, alimentée par le penchant naturel des HP à relever sans cesse des défis tout en vivant en permanence avec la culpabilité associée au syndrôme de l’imposteur.

 

Quelles solutions?

Le burn-out laisse des traces neurologiques. Il s’inscrit véritablement dans nos cerveaux, altérant certaines connexions. Même si toute la bonne volonté du monde est investie dans un accompagnement, si l’entourage soutient et encourage la personne touchée, les dommages vont mettre beaucoup de temps à se réparer.

Ils sont cependant réversibles.

La rémission passe par un travail approfondi sur soi, pendant des mois voire des années, accompagné de préférence par un professionnel de santé, mais pas obligatoirement. Il faut se comprendre, réhabituer le cerveau à écouter et à exprimer les émotions (qui sont des signaux d’alerte), et donc permettre à l’hémisphère droit de rétablir la communication avec l’hémisphère gauche. Cela passe par une hygiène émotionnelle impéccable: il ne faut rien stocker. Apprendre à s’écouter, à dialoguer avec soi, et à exprimer en toutes situations ses émotions de manière bienveillante pour ne pas les subir. Il faut aussi renoncer à retourner travailler dans les mêmes conditions qu’avant.

Apprendre à dire non. Apprendre à dire «je ne suis pas à l’aise avec ça». S’autoriser à s’amuser. A prendre du repos. A être imparfait. A ne pas être «comme les autres». S’accepter pour se reconstruire. Ce travail est le même que pour guérir du choc culturel inversé et des dépressions qui surviennent parfois chez certaines personnes revenues de l’étranger dont l’ancrage identitaire a été affaibli.

Le chemin est long, mais c’est correct, on est tous en chemin vers quelque part. Les problématiques liées au bien-être psychologique et à la mobilité vont prendre de plus en plus d’ampleur au vu des réalités de notre monde et de ses évolutions actuelles.

 

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anne-laure-freant

Anne-Laure Fréant est chercheuse, blogueuse, fondatrice de retourenfrance.fr et auteure du guide du retour en France 2016

 

 

 

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Microsoft Experiences les 3 et 4 octobre 2017

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