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PROPHESEE lève 20 millions d’euros : derrière Mantara, l’émergence d’un marché européen de plusieurs milliards

Lorsque Prophesee a été créée en 2014, l’ambition était de faire émerger une nouvelle génération de capteurs inspirés du fonctionnement de l’œil humain. Les débouchés visés se trouvaient alors dans l’automobile, la robotique ou l’électronique grand public. Douze ans plus tard, l’entreprise annonce une levée de vingt millions d’euros pour accélérer dans la détection de drones et les technologies de défense. Ce nouveau cap raconte autant l’évolution de Prophesee que celle de l’ensemble de l’écosystème deeptech européen.

Depuis plusieurs années, la startup française s’est imposée comme l’un des principaux spécialistes mondiaux de la vision événementielle. Contrairement aux caméras conventionnelles qui enregistrent des images à fréquence fixe, ses capteurs ne capturent que les variations observées dans une scène. Chaque pixel réagit indépendamment dès qu’un mouvement est détecté, réduisant considérablement la quantité d’informations à traiter et permettant une réactivité de quelques microsecondes. Cette approche biomimétique, inspirée du fonctionnement du système visuel humain, a longtemps été présentée comme une technologie susceptible d’améliorer les performances des véhicules autonomes, des robots industriels ou des équipements électroniques avancés.

Le lancement de Mantara marque pourtant un changement de cap significatif. Le nouveau système développé par Prophesee ne vise plus en priorité les chaînes de production ou les constructeurs automobiles. Il s’adresse aux opérateurs d’infrastructures critiques, aux acteurs de la sécurité et aux forces armées confrontés à la multiplication des drones. L’entreprise présente Mantara comme le premier système intégré de détection et de suivi de drones conçu nativement autour de la vision événementielle, depuis le capteur jusqu’au traitement embarqué par intelligence artificielle.

Cette évolution ne résulte pas uniquement d’un choix technologique, mais reflète une transformation profonde de la demande. Pendant des années, une partie de l’industrie deeptech européenne a cherché son point d’inflexion commercial dans l’automobile. Les constructeurs promettaient l’avènement de véhicules toujours plus autonomes, capables d’intégrer de nouveaux capteurs et de nouvelles capacités de perception. La réalité s’est révélée plus complexe. Les cycles de validation restent longs, les contraintes réglementaires importantes et la pression sur les coûts permanente. Pour de nombreuses startups technologiques, la montée en puissance du marché s’est révélée plus lente qu’espéré.

Dans le même temps, les conflits récents ont fait émerger une nouvelle catégorie de besoins. Les drones sont devenus omniprésents sur les théâtres d’opérations modernes. L’expérience ukrainienne a montré qu’un appareil relativement peu coûteux pouvait représenter une menace significative pour des équipements militaires beaucoup plus sophistiqués. Les infrastructures civiles sont également concernées. Aéroports, ports, centrales électriques, sites industriels sensibles ou grands événements publics doivent désormais intégrer le risque posé par des objets volants de plus en plus accessibles et performants.

Cette évolution modifie la nature même des technologies recherchées. La capacité à détecter rapidement un drone volant à basse altitude, changeant fréquemment de trajectoire et présentant peu de signatures électromagnétiques ou thermiques devient un enjeu central. Dans ce contexte, la faible latence offerte par la vision événementielle constitue un avantage concret. Là où une caméra traditionnelle doit capturer, transmettre puis analyser une image complète, un capteur événementiel transmet directement les informations correspondant à un changement observé dans la scène. Selon Prophesee, Mantara peut ainsi identifier et caractériser une menace avant qu’un système classique n’ait terminé le traitement d’une seule image.

Au-delà de Mantara, l’annonce la plus structurante concerne peut-être Hearth. Cette nouvelle plateforme logicielle devient le cœur de la stratégie de l’entreprise. Elle succède à OpenEB et au SDK Metavision, qui avaient accompagné le développement de l’écosystème jusqu’à présent. Hearth intègre les capacités d’intelligence artificielle, la gestion des mises à jour sur le terrain, la cybersécurité, la compatibilité entre générations de capteurs et la fusion de données provenant de différentes sources. L’objectif n’est plus seulement de fournir un composant performant mais de proposer un environnement complet permettant à des industriels, des intégrateurs ou des développeurs de construire leurs propres applications autour de la vision événementielle.

Cette transition est révélatrice d’une autre évolution importante, pendant plusieurs années, Prophesee s’est attachée à promouvoir sa technologie auprès de la communauté des développeurs via OpenEB. L’annonce de la fin de vie progressive de cette couche open source traduit un changement de maturité. Après avoir cherché à convaincre le marché de l’intérêt de la vision événementielle, l’entreprise cherche désormais à structurer un écosystème industriel autour d’une plateforme propriétaire capable d’assurer la compatibilité, la maintenance et l’évolution des applications déployées.

Le cas Prophesee s’inscrit dans une dynamique plus large observée en Europe. Depuis trois ans, un nombre croissant de sociétés positionnées sur la robotique, les capteurs, l’intelligence artificielle embarquée ou les logiciels tactiques se rapprochent des marchés de la défense. Ce mouvement dépasse largement la seule question militaire. Il traduit l’apparition d’un marché européen de la sécurité et de la lutte anti-drones dont les contours commencent à se dessiner. Des acteurs comme Helsing dans l’intelligence artificielle tactique, Quantum Systems ou Tekever dans les drones, ainsi que Exosens dans l’imagerie avancée participent à l’émergence progressive d’une chaîne de valeur européenne dédiée à ces nouveaux usages.

Cette structuration reste toutefois fragile, les acteurs européens évoluent dans un environnement dominé par les États-Unis mais également confronté à la montée en puissance industrielle de la Chine. Si les débats sur la souveraineté technologique se concentrent souvent sur les semi-conducteurs ou le cloud, les capteurs avancés et les systèmes de perception constituent également des segments stratégiques. La Chine dispose déjà d’une position dominante dans plusieurs catégories de drones civils et progresse rapidement dans les domaines de l’électronique embarquée, de la vision industrielle et des composants associés. Pour les industriels européens, l’enjeu consiste donc autant à maintenir leur avance technologique qu’à construire des capacités industrielles capables de rivaliser à l’échelle mondiale.

Cette nouvelle levée, d’un montant de vingt millions d’euros annoncée par Prophesee doit être interprétée dans cette perspective. L’opération intervient six mois après l’arrivée de Jean Ferré à la direction générale et accompagne une stratégie de montée dans la chaîne de valeur. L’entreprise ne se présente plus seulement comme un fournisseur de capteurs mais comme un acteur capable de proposer des systèmes complets, associant matériel, logiciel et intelligence embarquée. Les fonds doivent financer la commercialisation de Mantara, le développement de Hearth ainsi que l’intégration croissante de fonctions d’intelligence artificielle directement au sein des capteurs.

 

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