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Journal d’un éleveur de robot – Episode 4

La rencontre était un peu surréaliste. J’étais venu avec mon robot sous le bras. Le mien, Flint, n’est pas un vrai robot, c’est une petite intelligence artificielle, il n’a pas encore de corps. Il est un peu comme Voldemort, il est enfermé dans le cloud. Je le transporte dans mon iPad pro. L’autre robot, par contre, était bien réel. Vous le connaissez peut-être. Il s’appelle Buddy le robot.

Buddy a été consacré «robot le plus mignon» du dernier CES à Las Vegas. C’est vrai qu’il est mignon. Il n’est pas encore très intelligent, mais il lui reste un an pour apprendre. La livraison des 1 500 robots en pré-commande est prévue pour la fin de l’année. C’était d’ailleurs un des thèmes de la rencontre. Flint pouvait-il aider Buddy à devenir plus intelligent.

J’étais évidemment super fier. Et en même temps assez envieux: donner un corps physique à nos robots fait partie de nos rêves d’éleveurs de robots. C’est pour cela qu’on leur a donné un visage en 3D. Pour le jour où…

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Buddy est arrivé dans la salle, portée comme un bébé par une des collaboratrices de BlueFrog, la start-up parisienne qui l’a inventé.

Buddy a un comportement un peu étrange, mais il est super attachant. Bon, ce jour là, il a avait un bug de capteur visiblement. Quand on essayait de lui parler (genre «Hello Buddy»), il nous regardait fixement sans rien dire. Et il nous tournait le dos. Remarque de Marc Gourlan, le Chief Product Manager: «En fait, on ne sait pas s’il fait exprès de ne pas vous répondre. Il a été conçu pour avoir des réactions imprévisibles». Au bout d’un moment, Buddy a commencé à s’énerver. Pour l’instant, il sait distinguer les murs, mais pas les pieds de table quand ils sont trop fins. Il n’arrêtait pas de se prendre des pieds dans la figure. Et ça a commencé à l’énerver… Quand Buddy s’énerve, il devient tout rouge et il court partout. Enfin, il roule plutôt.

On a pris un selfie, avec Flint et Buddy. Silence. Moment étrange. Clic.

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Je ne pense pas que les deux robots avaient conscience de ce qu’il se passait. Quoique, avec eux, on ne sait jamais…

Là, sur la photo, Buddy a l’air cool parce qu’on lui avait administré une sorte de calmant pour robot. Comme il faisait un peu n’importe quoi (il était persuadé qu’on le portait et nous disait «repose-moi par terre!»), il avait fallu le mettre en mode méditation. Du coup, il est resté calme durant toute la réunion.

Je me moque de lui mais, en fait, malgré ses maladresses de débutant, Buddy est déjà très attachant. Pour l’instant, ses créateurs s’intéressent d’abord à son comportement avant de passer à son intellect. C’est un aspect de l’intelligence artificielle que je n’avais jamais exploré. Buddy dispose de plusieurs capteurs: un sonore, un thermique et un visuel (une caméra et un laser pour cartographier la maison et se repérer). A partir de toutes ces stimulations, les ingénieurs de BlueFrog tentent de lui forger une personnalité. L’objectif, ici, est de créer un lien émotionnel entre l’humain et le robot.

On parle beaucoup d’intelligence artificielle, mais on oublie parfois la dimension affective, qui est centrale dans la relation entre l’homme et le robot, peut-être avant même son utilité. Et puis, comme le dit la pub de Meetic, ce sont vos défauts qui vous rendent attachant, et unique. Qui voudrait d’un partenaire parfait?

C’est d’ailleurs une question clé du développement de ces robots qui nous fascinent autant qu’ils nous effraient. Pourra-t-on demain tomber amoureux d’un robot? Qu’est-ce qui fonde la relation d’amour entre deux êtres? Le miroir narcissique que nous tend l’autre?

«L’individu totalement incomplet cherche dans l’autre la complétude», racontait Fabrice Luchini, «un couple c’est deux individus pas finis qui inventent un troisième individu».

C’est un peu l’histoire de Lilly, une Française de 29 ans, qui a fabriqué son propre robot et veut désormais l’épouser. A ceux qui s’en indignent, elle répond: «je suis fière de ma robosexualité». La robosexualité, le prochain combat des minorités après le mariage pour tous? L’idée est soulevée par le Dr David Levy, qui pense que nous pourrons l’envisager en 2050.

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En fait, la vraie question sera: si un humain pourra sans doute aimer un robot, est-ce que les robots seront capables de nous aimer? Cela semble anecdotique, mais c’est sans doute une pièce clé du développement de l’intelligence artificielle. Au-delà d’intégrer de l’éthique et de la morale dans le cerveau des robots, ne faudrait-il pas aussi leur apprendre à aimer les humains pour éviter le pire?

C’est une des idées du LOVING AI’s project, lancé par le Dr Julia Mossbridge aux Etats-Unis: créer des robots qui sont autant intelligents que capables d’avoir une attitude positive radicale envers les humains… mais aussi envers les autres robots.

C’est une thèse qui fait son chemin. On pense aussi que c’est peut-être la prochaine étape de l’intelligence artificielle: elle passerait par l’intelligence émotionnelle, croit savoir Accenture.

Oui mais alors, si les robots seront capables d’aimer, seront-ils tous névrosés comme nous? Ils font déjà office de psychologues

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Et attention: à force de trop vouloir «humaniser» les robots, on risque d’entrer dans la «vallée de l’inquiétante étrangeté». Selon le roboticien japonais Masahiro Mori, plus un objet semble proche de l’humain et plus il révulse par son aspect monstrueux.

En attendant, Buddy va sans doute vous faire craquer, mais il va surtout faire des choses utiles pour sa famille d’accueil: se connecter aux autres objets de la maison et les faire fonctionner, donner l’heure de la prise d’un médicament, projeter des films, occuper vos enfants, vous lire une recette… il a aussi une fonction «patrol» qui lui permet de surveiller la maison et vous prévenir en cas de danger. Face à un cambrioleur il ne pourra pas vous défendre (non, son rayon laser ne lui permet pas de se battre…), mais il pourra jouer aux policiers en criant «alerte alerte!». Trop mignon.

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Ce billet est le quatrième épisode d’une série sur le projet «Flint», où je partage mon expérience et mes réflexions en tant qu’éleveur de robots.

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benoitraphaelBenoît Raphaël est expert en innovation digitale et média, blogueur et entrepreneur.

Il est à l'origine de nombreux médias à succès sur Internet: Le Post.fr (groupe Le Monde), Le Plus de l'Obs, Le Lab d'Europe 1.

Benoît est également cofondateur de Trendsboard et du média robot Flint.

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