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Lending Club fait passer un test grandeur nature au secteur FinTech, et c’est une excellente nouvelle!

Lending Club a toujours été considéré comme le porte-drapeau des Fintech. Ce n’était pas le premier acteur sur le marché du « marketplace lending » (que l’on appelait à l’origine le prêt peer-to-peer) – Zopa et Prosper existaient déjà – mais Lending Club a été la première entreprise à trouver la formule pour croître à grande échelle et parvenir rapidement à prêter des milliards. Leur introduction en bourse fin 2014  a changé la donne pour l’ensemble du secteur de la Fintech.

Le cours de l’action, qui a chuté de 80% par rapport au prix d’introduction, ainsi que le récent incident qui a amené la démission du CEO ainsi que le renvoi de 3 dirigeants de l’entreprise, a fait passer une série d’ondes de choc dans l’industrie.

Assistons-nous à la fin de Lending Club et des places de marché de prêts ? Il est clair que non!

De manière prévisible, la frénésie autour des Fintech qui s’est propagée depuis le début 2015 s’est avérée complètement irrationnelle. Comme toujours, tout le monde a des attentes trop optimistes à court terme, mais sous-estime l’impact sur le long terme. Dans un secteur aussi important que la finance, hyper-régulé et où les banques sont des « one-stop-shops » qui agrègent produits et services financiers et font du chantage à leurs clients (nous en avons fait souvent l’expérience chez Kantox), les Fintech ne peuvent pas révolutionner l’industrie à court terme ; cela prendra encore des années. 

Depuis l’introduction en bourse, trimestre après trimestre, Lending Club a globalement atteint ses prévisions en termes de revenus. En d’autres termes, ce ne sont pas les résultats financiers, qui sont l’un des principaux déterminants de la performance boursière d’une entreprise, qui sont la raison des turbulences rencontrées par Lending Club depuis presque un an.

Dans ce cas, qu’est-ce qui ne va pas avec Lending Club, et avec les places de marché de prêts en général ? Ces problèmes peuvent-ils être résolus ?

  • Liquidité : le secteur a démarré sur un modèle purement peer-to-peer, où des particuliers prêtaient de l’argent à d’autres particuliers (ou entreprises). Autrement dit, pour chaque personne éligible à un crédit sur la plateforme, il faut trouver des créanciers (d’autres personnes). Étant donné qu’il y a toujours une demande de crédit énorme, et particulièrement aux États-Unis où la norme est de vivre à crédit, trouver des emprunteurs de bonne qualité (peu risqués) n’est pas le principal défi. La difficulté majeure est de trouver des prêteurs, d’autant plus qu’à vos débuts, votre modèle d’évaluation du risque de crédit n’est pas prouvé. Par conséquent, quand des investisseurs institutionnels (banques, hedge funds, gestionnaire de portefeuille, etc.) avec des poches profondes ont frappé à la porte et ont proposé de remplacer les prêteurs particuliers, le choix semblait évident. Le problème est qu’ils ont commencé à représenter, sur certaines plateformes et en particulier sur Lending Club, plus de 50% des fonds disponibles pour le crédit. Ceci a généré 2 problèmes principaux ;

 

  1. Dans un contexte de taux d’intérêt très bas, le crédit via les places de marché est devenu une classe d’actifs très attractive pour les investisseurs institutionnels. Mais il vient toujours un moment où les investisseurs décident soudainement de changer de classe d’actifs, ce qui assèche la liquidité sur la place de marché, puisque quand un seul de ces créanciers s’en va, ce sont des millions qui disparaissent de la plateforme.
     
  2. Dans l’industrie financière, les mouvements moutonniers sont la norme. Quand un gros créancier se désengage, d’autres tendent à faire de même, ou tout du moins y songent. Quand Santander US décidait récemment de vendre ses créances Lending Club, c’était un message négatif pour les autres créanciers de la plateforme, indépendamment des raisons pour lesquelles Santander a pris cette décision.

 

Lending Club cherche depuis quelque temps à mieux équilibrer et diversifier ses sources de liquidité, et résoudra probablement le problème prochainement.

 

  • Origination : pour des raisons règlementaires, Lending Club n’est pas autorisé à émettre les prêts sur sa propre plateforme. C’est WebBank, une très petite banque basée dans l’Utah (38 employés en 2015), qui émet les prêts et les revend à Lending Club, qui les revend ensuite aux investisseurs de la plateforme. Ce mode de fonctionnement a été remis en question par le régulateur américain, et, encore plus important, c’est un point clé de la chaine de valeur de Lending Club qui est externalisé. WebBank a généré des profits extraordinaires grâce à cette activité, et il est surprenant qu’aucune autre banque n’ait essayé de venir les concurrencer dans ce domaine. Les entreprises régulées sont complexes à gérer, et il est souvent long et difficile de changer de business model ou de positionnement dans la chaine de valeur, mais je n’ai personnellement pas de doute sur le fait que Lending Club a les capacités de diversifier ses émetteurs, voire, à un certain point, d’émettre soi-même ses prêts.
  • Titrisation : les prêts de Lending Club sont titrisés. En bref, cela signifie que Lending Club prend des centaines de prêts consentis à des particuliers et les packages en une seule grosse créance. Officiellement, il s’agit de la raison pour laquelle leur dirigeant a été renvoyé. Un gros investisseur a acheté une créance titrisée contenant des prêts avec un risque de crédit plus important que ce qu’il avait formellement requis. En d’autres termes, cet investisseur a acheté une créance moyennement risquée en pensant acheter une créance peu risquée. Ici, on peut raisonnablement dire (si l’histoire est vraie) que Lending Club a commis une erreur ayant un impact négatif sur sa réputation. Quand vous grandissez rapidement et que vous construisez une nouvelle industrie, il arrive qu’il y ait des pots cassés. Excusez-vous, réparez votre erreur et repartez de l’avant. Le conseil d’administration de Lending Club a pris une décision très sévère, mais il était essentiel d’envoyer un message fort aux marchés et aux investisseurs de la plateforme. Dans la Fintech, la transparence est un facteur clé, et l’un des principaux points de différenciation avec les banques.
  • Pas  de risques financiers assumés : en tant que pur intermédiaire dans la chaine du crédit, Lending Club n’assume aucun risque. Autrement dit, si les emprunteurs font défaut, Lending Club ne perd pas d’argent directement et ne met pas sa survie en jeu. Bien sûr, il y a un effet réputationnel et si le taux de défaut des emprunteurs commence à augmenter, les prêteurs partiront et in fine, Lending Club sera en difficulté. Ils n’ont donc pas non plus intérêt à prendre des risques trop grands. Je crois à la capacité de Lending Club de maintenir des standards de crédit élevés. Cela fait maintenant 10 ans qu’ils existent et disposent de beaucoup de données sur le comportement de leurs clients.
  • Pression pour croître : la plupart des places de marché de prêts ont une grosse pression pour croître venant de leurs investisseurs privés ou des marchés boursiers quand l’entreprise est cotée. Dans ce contexte, accepter des emprunteurs plus risqués afin de maintenir une croissance agressive pourrait être une tentation dangereuse pour certains acteurs.

 

Lending Club est aujourd’hui une grosse société cotée, qui prête environ un milliard de dollars par mois, et elle commence à rencontrer des problèmes typiques des entreprises matures. Cela ne veut toutefois pas dire que la société est en péril, car les « fondamentaux » de l’entreprise sont sains :

  • Efficience : le prêt sur des places de marchés est bien plus efficient que les agences bancaires, et Lending Club a inauguré une nouvelle ère, celle de la distribution en ligne du crédit. Si les banques, dont Goldman Sachs, essayent désormais de répliquer ce modèle, c’est bien la preuve qu’il fonctionne.
     
  • Expérience client : obtenir un prêt avec Lending Club est une expérience bien plus satisfaisante que d’aller dans une agence ou d’utiliser les plateformes bancaires en ligne. Par conséquent, la demande ne devrait manifestement pas disparaître.

 

Alors, quelle conclusion en tirer ?

Renaud Laplanche a toujours affirmé qu’il souhaitait construire une place de marché et qu’il n’avait jamais considéré devoir devenir un « balance-sheet business » (autrement dit une banque). Je pense de mon côté que le modèle de place de marché est en train de toucher ses limites, et que l’heure est venue de devenir une banque. Cela permettrait de régler le problème de l’émission des prêts et cela permettrait aussi à Lending Club d’investir ses propres fonds dans chaque prêt de manière directe. Une véritable incitation à maintenir les standards de qualité les plus élevés sur l’évaluation du risque crédit.

À long terme, je pense aussi que pour réellement disrupter le secteur bancaire, les fintech doivent devenir des banques. Il n’y a pas d’autre solution. Les banques-place de marché commencent d’ailleurs à émerger.

Renaud Laplanche sera regretté, il était le meneur de notre industrie, et il faut l’en remercier. Je n’ai aucun doute qu’il reviendra, d’une manière ou d’une autre.

PS : si vous entendez quelqu’un parler de Lending Club et utiliser le mot fraude, rappelez-lui qu’en 2008 les banques nous ont menés à une banqueroute globale, évitée uniquement grâce aux fonds publics. Suite à cela, aucun banquier n’a démissionné…

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Philippe-Gelis-portraitPhilippe Gelis est le PDG et cofondateur de Kantox, une start-up basée à Londres et à Barcelone, qui édite une place de marché pour échanger des devises de pair à pair.

Twitter : @pgelis

LinkedIn : philippegelis

 

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Lire aussi : Lending Club chute en Bourse, Renaud Laplanche démissionne

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