KHEOPS lève 12 millions d’euros pour passer du workflow à l’intelligence de l’assortiment
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Kheops lève 12 millions d’euros auprès d’ODYSSÉE Venture, ISAI et Elaia. Fondée en 2021 par Caroline Poinsignon et Thibault Boyeux, la société française s’est d’abord attaquée à la complexité des achats réalisés directement entre magasins et fournisseurs. Avec plus de 500 magasins, 3 000 fournisseurs et 200 000 produits référencés sur sa plateforme, elle veut désormais exploiter les données générées par ces échanges pour recommander les assortiments et anticiper les commandes. Un déplacement progressif de sa valeur, du workflow vers la décision commerciale.
Pendant des décennies, la grande distribution a construit son efficacité sur la centralisation. Les centrales d’achat ont permis de concentrer les volumes, négocier les conditions commerciales et standardiser une grande partie des approvisionnements. Un modèle qui reste extrêmement performant pour gérer des volumes importants auprès d’un nombre maîtrisé de fournisseurs, mais qui l’est beaucoup moins lorsqu’un magasin veut différencier son offre.
Produits locaux, marques émergentes, innovations ou références adaptées à une clientèle particulière supposent de multiplier les relations directes avec les fournisseurs. Or, chaque nouvelle relation génère son propre cycle opérationnel : référencement des produits, commandes, livraisons, facturation et paiements.
C’est sur cette complexité que Kheops a construit son activité.
Industrialiser ce qui échappe aux centrales d’achat
Fondée en 2021 par Caroline Poinsignon et Thibault Boyeux, Kheops développe une plateforme destinée à centraliser les relations commerciales directes entre magasins et fournisseurs.
L’entreprise qualifie ce marché de « commerce direct », un terme qui ne désigne pas ici le direct-to-consumer, mais les achats réalisés par les points de vente auprès de fournisseurs en dehors, ou en complément, des circuits d’approvisionnement centralisés.
La promesse consiste à permettre à un magasin de travailler avec davantage de fournisseurs sans augmenter dans les mêmes proportions la charge administrative nécessaire pour les gérer.
La plateforme prend ainsi en charge différentes étapes de la relation commerciale, de la mise en relation au référencement des produits, puis aux commandes, à la livraison, à la facturation et au paiement.
Pour le distributeur, l’intérêt est de pouvoir augmenter la granularité de son assortiment, quand pour le fournisseur, il s’agit d’accéder à davantage de points de vente et d’augmenter les volumes réalisés auprès des magasins déjà clients. Kheops indique observer chez les fournisseurs utilisant sa plateforme une progression moyenne de 20 % du chiffre d’affaires réalisé par magasin.
Derrière cette automatisation apparaît surtout une équation économique, celle de rendre administrable la longue traîne des achats de la grande distribution.
500 magasins, 3 000 fournisseurs et 200 000 produits
Après cinq années de développement, Kheops commence à disposer d’une masse critique plus significative. La société revendique désormais un déploiement dans plus de 500 magasins, donnant accès à plus de 200 000 produits provenant de plus de 3 000 fournisseurs. Plusieurs dizaines de millions d’euros de commandes transiteraient chaque année par sa plateforme.
Sur les douze derniers mois, le volume de commandes géré aurait été multiplié par quatre et le chiffre d’affaires de Kheops par trois.
L’entreprise indique également travailler avec les principaux acteurs français de la grande distribution et avoir récemment conclu un partenariat avec Carrefour.
Ces chiffres mesurent le développement commercial de Kheops, mais ils permettent également une autre lecture de sa trajectoire. Chaque transaction produit des informations sur les relations entre fournisseurs, produits et magasins : références commandées, volumes, fréquence, localisation ou encore performances commerciales.
À mesure que le réseau s’étend, cette donnée peut devenir un actif au moins aussi important que le logiciel qui permet de réaliser les transactions.
Du workflow à la décision
C’est précisément à ce niveau que Kheops veut désormais faire évoluer son produit. Jusqu’à présent, la plateforme répondait principalement à une question : comment gérer simplement une multitude d’achats directs ?
La prochaine étape consiste à répondre à une autre : quels produits faut-il acheter ?
Kheops prévoit d’investir davantage dans l’intelligence artificielle et l’exploitation des données générées par sa plateforme. L’entreprise veut notamment être capable de proposer à chaque magasin un assortiment personnalisé selon sa zone de chalandise et ses performances, puis d’anticiper ses besoins grâce à des recommandations automatiques de commandes.
Du côté des fournisseurs, la même infrastructure doit permettre de mieux identifier le potentiel commercial des différents points de vente.
La chaîne de valeur du produit s’allonge alors progressivement :
référencer → commander → payer → analyser → recommander → anticiper.
Le changement peut sembler limité sur le plan fonctionnel, mais il est beaucoup plus important du point de vue économique.
Un logiciel de workflow exécute une décision prise par son utilisateur, quand un système de recommandation intervient en amont de cette décision.
La valeur créée ne repose alors plus uniquement sur le temps administratif économisé, mais potentiellement sur la capacité à augmenter le chiffre d’affaires, améliorer la rotation des produits ou réduire les erreurs d’assortiment.
L’assortiment devient un problème de données
Cette évolution intervient au moment où la personnalisation des assortiments augmente considérablement le nombre de décisions à prendre dans le retail. Plus l’offre est centralisée, plus ces décisions peuvent être prises à l’échelle d’une enseigne ou d’une région. Plus elle devient locale, plus l’équation se complexifie. Il ne s’agit plus seulement de déterminer si une référence doit être commercialisée, mais de savoir quel produit vendre, dans quel magasin, à quel moment et dans quelle quantité.
L’intérêt de Kheops réside alors potentiellement dans la position occupée entre plusieurs acteurs du marché, car la plateforme ne voit pas uniquement les ventes d’un produit dans un magasin, mais connecte des fournisseurs à plusieurs points de vente et des magasins à plusieurs fournisseurs.
Si cette profondeur transactionnelle devient suffisante, Kheops pourrait progressivement constituer une représentation beaucoup plus fine de la circulation des produits dans les réseaux de distribution.
C’est également à ce niveau que pourrait se construire une partie de sa barrière à l’entrée. Si les fonctionnalités logicielles peuvent être reproduites, un historique associant produits, fournisseurs, magasins, territoires et performances commerciales est plus difficile à reconstituer.
Encore faut-il que Kheops dispose effectivement de données suffisamment profondes, de la capacité à les exploiter et des droits nécessaires pour le faire. Les éléments communiqués par l’entreprise ne permettent pas encore de mesurer la qualité de cet avantage potentiel.
Entre procurement, marketplace et intelligence commerciale
Cette évolution rapproche Kheops de plusieurs catégories d’acteurs sans qu’aucun ne reproduise exactement son positionnement.
Mirakl fournit aux grandes enseignes l’infrastructure permettant d’intégrer et de gérer à grande échelle des vendeurs et fournisseurs tiers, principalement à travers les modèles de marketplace et de dropship. Ankorstore organise de son côté la rencontre et les transactions entre marques et retailers indépendants. Choco automatise, notamment avec l’intelligence artificielle, les prises de commandes entre distributeurs alimentaires et leurs clients professionnels.
Kheops aborde le problème depuis un autre point d’entrée, celui des achats directs du magasin, en complément des approvisionnements centralisés.
Son principal concurrent reste ainsi souvent le système existant : centrales d’achat, ERP, EDI, tableurs, emails et processus manuels utilisés pour gérer les fournisseurs qui échappent aux circuits standards, mais les frontières entre ces différents marchés pourraient progressivement se rapprocher.
Si Kheops parvient à exploiter les données accumulées entre fournisseurs, produits, magasins, territoires et performances commerciales, son avantage ne reposera plus uniquement sur l’automatisation des commandes. La société chercherait alors à construire une couche d’intelligence de l’assortiment, entre les systèmes transactionnels du distributeur et la décision de l’acheteur.
12 millions d’euros pour changer d’échelle
C’est cette nouvelle phase que doivent financer les 12 millions d’euros levés auprès d’ODYSSÉE Venture, ISAI et Elaia, dans une opération intermédiée par Ader.
Kheops prévoit d’abord d’accélérer son déploiement en France et de renforcer ses équipes. Une trentaine de recrutements sont annoncés dans les prochains mois, notamment dans les fonctions commerciales et technologiques. Une partie des capitaux sera consacrée aux développements technologiques et à l’intelligence artificielle. L’entreprise veut ensuite préparer son développement international après avoir consolidé sa présence française.
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