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[Made in Suède] La France et le modèle suédois : entre inspiration et incompréhension

Par Erwan Derlyn, correspondant FrenchWeb

Les pays scandinaves et notamment la Suède arrivent en tête de tous les classements : innovation, qualité de vie, attractivité, ou lutte contre le changement climatique. Naturellement, ce succès intrigue et attire la classe politique française qui cite régulièrement le modèle suédois en exemple.

Mais les équipes du président connaissent-elles bien les systèmes nordiques, les raisons de leur réussite et leurs limites sur ces différents sujets ?

Pour y répondre je me suis entretenu avec Alain Lefebvre, qui a travaillé pendant plus de 15 ans en Suède et en Finlande pour les services diplomatiques français, et auteur du livre Macron le Suédois (Puf, 2018).

Erwan Derlyn : Le modèle suédois est souvent cité en France mais rarement défini. Comment le définiriez-vous ?

En France, on parle de flexisécurité, qui était un concept marketing inventé par les Pays-Bas et largement utilisé par le Danemark depuis près d’une vingtaine d’années. Mais contrairement à ce que l’on en dit en France, il y a bien flexibilité, il y a bien sécurité, mais elles ne consistent pas à pouvoir licencier les personnels facilement, ni en une assurance-chômage particulièrement généreuse : en Suède, il est selon l’OCDE plus difficile de licencier qu’en France, et l’assurance-chômage est beaucoup moins généreuse sauf pour les bas salaires. La flexibilité suédoise, c’est celle qui existe dans les entreprises, qui, avec leur hiérarchie limitée, et des personnels bien formés, sont capables de laisser beaucoup d’autonomie et de capacité d’initiative à leurs équipes, et ainsi de s’adapter très vite pour répondre à la demande. Et le problème des entreprises suédoises, c’est de trouver une main d’œuvre qualifiée, pas de s’en séparer. Quant au sentiment de sécurité pour les salariés, il vient de leur niveau de qualification : si à 15 ans les résultats des élèves suédois sont moyens, les études de l’OCDE montrent qu’à 35 ans les adultes suédois sont parmi les mieux formés du monde grâce à un système que l’on qualifierait en France d’éducation populaire qui offre toutes les possibilités de formation sur tous les sujets à tous les âges. Enfin, il y a l’Etat et les syndicats. L’Etat laisse les partenaires sociaux définir les règles de fonctionnement de l’économie, il se contente de vérifier qu’il n’y a pas discrimination, il finance parfois des dispositifs de formation proposés par les partenaires sociaux et il garantit de manière simple aux suédois qu’en cas de coup dur ils auront toujours un toit sur la tête et suffisamment de ressources pour vivre décemment avec leur famille, si toutefois ils sont actifs pour chercher du travail, ou pour se soigner s’ils en ont besoin. Les syndicats, de leur côté, sont durs à la négociation avec les entreprises, mais ils acceptent l’idée que ce qui est bon pour les entreprises, même les restructurations, est bon pour leurs adhérents, qui représentent 80 % de la population dite active.

Erwan Derlyn : Sur votre compte Twitter vous partagez des sources qui vous ont inspiré à écrire ce livre. Quels sont selon-vous les points communs entre le modèle suédois et la politique menée par le président Macron ?

Pendant sa campagne Emmanuel Macron a souvent cité les pays nordiques comme des exemples. Par la suite, certaines mesures des ordonnances qui ont modifié le code du travail vont dans ce sens, de même que ce qu’il envisage en matière d’assurance-chômage. Le système annoncé de retraite par point est aussi d’inspiration suédoise. Dans son livre « Révolution », il avait aussi annoncé des mesures pour renforcer les syndicats, mais on n’a rien vu venir. D’une manière générale, je pense que les Français attendaient donc qu’il fasse une politique moderne plutôt nordique, ni socialiste ni conservatrice, ce qui aurait demandé de bousculer ce qu’il appelle l’ancien monde, mais il n’a pas poussé la logique jusqu’au bout.  Par exemple, on pourrait imaginer que comme en Suède, le filet de sécurité profite autant aux entrepreneurs, artisans et commerçants qu’aux salariés, mais il semble qu’une partie du travail seulement ait été faite. De même, on peut se demander pourquoi mon épouse a pu créer en 15 minutes une entreprise en Finlande, en remplissant un formulaire d’une page, création de compte bancaire et assurances comprises, alors que même pour le statut d’auto entrepreneur il m’aurait fallu plusieurs jours pour arriver au même résultat. Autre idée, remplacer le fatras d’aides sociales pour créer un filet de sécurité simple à la suédoise (on pourrait même récupérer leur logiciel, il est excellent). Emmanuel Macron est en fait au milieu du gué : va-t-il oser aller jusqu’au bout, comme les gens l’attendaient, ou continuer avec des réformes lourdes à la Française qui ne font que compliquer notre économie et notre vie ?

Erwan Derlyn : Depuis de nombreuses années, la Suède fait partie des pays les plus innovants au monde. Quels sont les facteurs clés de ce développement ?

Il y a plusieurs facteurs : d’abord le niveau de qualification des suédois, qui pour les adultes est excellent, mais aussi le fait que l’on n’attend pas de l’Etat qu’il assume le pilotage de l’innovation. Ainsi, pour l’intelligence artificielle (IA), la Suède et la Finlande sont parmi les pays les plus avancés en matière de recherche et de mise en œuvre, et pourtant l’Etat s’est contenté de demander aux partenaires sociaux de préparer une stratégie. La conclusion de ces travaux a été que l’Etat devait accompagner la mise en œuvre de l’IA notamment parce plus du tiers de la main d’œuvre va devoir être reconverti, ou au moins formé à l’utilisation de l’IA, mais il n’y a pas eu comme en France une grande annonce de plan IA : le résultat est que les entreprises suédoises et finlandaises avancent vite, en coopérant entre elles et avec le soutien des syndicats, alors qu’en France on attend que l’Etat mette en œuvre son plan à 1,5 milliard d’euros. Et, problème, les reconversions de main d’œuvre n’y sont pas mentionnées…

Erwan Derlyn : Emmanuel Macron a pour projet de faire de la France une « Start-Up Nation » mais n’est-il pas plus difficile d’innover en France qu’en Suède ?

Il y a une évidence : il est plus facile d’être innovant en Suède ou en Finlande dans la mesure où les formalités de toute nature sont simples, et  on y a découvert avant nous qu’une startup doit se préoccuper de son développement, pas passer son temps à remplir des formulaires et à faire des déclarations mensuelles pour telle ou telle administration. Je suis toujours étonné que l’on ait chez nous un guichet unique qui diffuse l’information à différentes administrations qui vous contactent ensuite pour remplir leurs propres imprimés. Mais il y a aussi un problème plus culturel : pour un suédois, se lancer dans une entreprise après l’université, échouer, travailler comme serveur dans un restaurant, puis trouver autre chose n’est pas une catastrophe, une perte de statut, c’est vu comme une expérience intéressante : échouer est une condition préalable au succès. Je pense qu’en France le statut social compte trop : on le voit avec ces affaires où une personne cache à son entourage le fait qu’elle est au chômage. Il va falloir qu’on reconnaisse qu’échouer fait partie du processus normal de la vie professionnelle.

Erwan Derlyn : Que pensez-vous du partenariat stratégique France – Suède pour l’innovation et les solutions vertes signé en décembre dernier à Göteborg ?

Pour la France, c’est une bonne idée ; la Suède a vingt ans d’avance sur nous dans le domaine de la mise en œuvre au niveau de la société de mesures de protection de l’environnement. La fiscalité suédoise est une fiscalité principalement écologique, pensée pour favoriser la protection de l’environnement avant tout. La France est en fort déficit écologique (l’empreinte émise par sa population sur son territoire dépasse la biocapacité de son territoire), alors que Suède et Finlande sont largement en excédent. On y a développé des technologies de pointe, on y construit des bâtiments qui produisent plus d’énergie qu’ils en consomment, etc. Mais, ayant travaillé en ambassade à Stockholm, je crains que ce type de déclaration de bonnes intentions ne suffise pas : il faut des moyens pour piloter et soutenir ce type de partenariat, et la France a sacrifié ces 20 dernières années les moyens des services des ambassades situées dans l’Union européenne sur l’autel de la rigueur. Donc ce serait magnifique si l’on mettait réellement en œuvre cet accord de partenariat, mais il y a de bonnes chances que cela ne donne lieu qu’á deux ou trois conférences par an. Pourtant, je pense que nos startups par exemple gagneraient beaucoup à se rapprocher de leurs homologues nordiques, pour trouver des idées, des partenaires et des clients.

Erwan Derlyn : Dans votre livre, vous abordez le manque de transparence au niveau politique en France comparé à la Suède. En tant que spécialiste des ressources humaines, pensez-vous que ces différences s’appliquent aussi au monde des entreprises ?

En France, nous connaissons dans de nombreuses entreprises  un style de management très hiérarchique. Dans les pays nordiques, le style de leadership est non autoritaire et centré sur l’employé. Les recherches menées montrent que les managers nordiques comptent plus sur leurs subordonnés que sur des règles formelles ou sur leur supérieur hiérarchique pour agir, au contraire des managers français. On peut ajouter à ces éléments que les entreprises nordiques ont tendance à aller vers une structure plate, avec peu de niveaux entre le haut et le bas de la pyramide hiérarchique. Les employés travaillent en équipe pour augmenter la productivité, ce qui explique le succès de méthodes de lean management, et il y a en général un pourcentage élevé de femmes cadres dans l’entreprise avec un généreux congé de maternité et une compensation généreuse pour prendre soin des enfants, ce qui joue un rôle positif sur la productivité. On imagine facilement que ce type de management est un des éléments qui explique la capacité des entreprises nordiques à innover, et leur agilité qui leur permet de s’adapter rapidement aux changements des marchés.

Erwan Derlyn : Mais les pays nordiques ne s’inspirent-ils pas eux aussi de la France ? Il y aurait-il un modèle français vu de l’étranger?

Dans les pays nordiques, on admire la culture et l’intelligence des Français, mais l’économie française et ses entreprises ne sont pas très réputées. Les Suédois connaissent Véolia, qui gère certaines lignes ferroviaires, et a été à l’origine d’une panne monumentale à Stockholm et d’un conflit social majeur pour avoir licencié des cheminots et les avoir réembauchés en proposant des contrats à horaires flexibles. En général, le style des patrons français, considérés comme plutôt arrogants, est mal vu dans un pays qui prône la simplicité. Cela étant, les PME françaises sont en train de changer cette image, notamment du fait de leur succès à Slush, un évènement majeur au niveau mondial organisé pour les startups chaque année en novembre à Helsinki. Et les visites d’Emmanuel Macron dans les pays nordiques, jusque-là ignorés par les présidents français, ont joué un rôle plutôt positif pour améliorer une image dégradée de grand pays arrogant et un peu en retard…

Le correspondant:

Erwan Derlyn, est consultant en stratégie digitale pour start-up. Expat Français, basé en Suède depuis 2008, Erwan a commencé sa carrière en agence avant de rejoindre la start-up iZettle entre 2013 et 2016. Aujourd’hui indépendant, il travaille avec certaines des entreprises à la croissance la plus rapide en Europe dans la FinTech, la musique, la mode, le design, et la santé. Erwan Derlyn est le correspondant FrenchWeb de Stockholm. Chaque mois, il presente des start-up de la région et commente l’écosystème dynamique de la capitale Suédoise.

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