Bertrand DuperrinLes ExpertsTech

Pourquoi TousAntiCovid ne parvient pas à convaincre les Français

Une tribune de Bertrand Duperrin, expert FrenchWeb

Un peu moins de 10 millions de téléchargements à l’heure où j’écris ces lignes. Un chiffre qui pour le seul marché français serait un succès pour nombre d’applications mais quand on parle de TousAntiCovid c’est nécessairement décevant quand on voit ce qui est en jeu.

Il y a deux manières de regarder le sujet. La première est de pointer l’irresponsabilité ou le manque de solidarité de la population qui ne joue pas le jeu. La seconde est de se dire qu’il y a derrière cela des raisons plus profondes qui ne sont pas spécifiquement liées à l’application elle-même et dont on a peut être des leçons à tirer.

Non ! TousAntiCovid n’est pas « qu’une app »

La chose que j’entend le plus souvent est « mais c’est juste une app à installer ». Et bien non TousAntiCovid n’est pas « qu’une app », tout comme toute application d’ailleurs. Mais sa nature met en exergue des choses qui passent inaperçues quand on parle de sujets moins sensible.

Une application n’est pas qu’un tas de ligne de code compilées qu’on installe sur son téléphone. C’est l’adhésion à un dispositif, à des valeurs, à un comportement individuel voire collectif et à la recherche d’un bénéfice.

Quand on installe Facebook on adhère à une certaine manière de partager se vie avec les autres. LinkedIn c’est une autre manière. WhatsApp c’est une certaine de communiquer par rapport au téléphone et à l’email. Amazon c’est une vision du commerce et du shopping. Inutile de tout passer en revue, vous avez compris.

Bien sûr moins l’adhésion demande d’effort ou plus la pression sociale est forte plus l’application a du succès.

La proposition de valeur de TousAntiCovid est-elle insuffisante?

Vient ensuite la recherche d’un bénéfice. Quelle est la proposition de valeur de TousAntiCovid ? Se protéger et protéger les autres. Cela devrait peut être suffire à avoir 30 ou 40M de téléchargements au bas mot non ? Visiblement elle n’est pas comprise ou pas valorisée ou encore insuffisante.

Si je voulais être cynique je dirai qu’on surestime le civisme des utilisateurs. Je suis persuadé que vu à quel point on joué la carte de la peur “sauvez votre peau” aurait été suffisant. Le « Tous » est peut être de trop : peut être que beaucoup plus de gens qu’on ne le pense ne sont concernés que par leur propre personne et que passer du « je » au « nous » n’est pas suffisant pour payer le prix nécessaire à l’utilisation de l’application. Un prix dont on parlera un peu plus bas.

D’ailleurs ce sujet a été compris pour le gouvernement qui a enrichi l’application avec par exemple la possibilité de générer les attestations de sortie dans l’application. Plus de valeur mais comme entre temps de petits malins avaient trouvé le moyen de faire autrement l’idée a moins porté. Je pense qu’ils auraient ajouté une fonctionnalité de dating à la Happn mais en gratuit cela aurait peut être fonctionné.

Il y a donc également l’adhésion à un dispositif qui est le dispositif gouvernemental de lutte contre le COVID. Critiqué au printemps, raillé à l’automne (pour de bonnes comme de mauvaises raisons) il n’inspire pas confiance. Se protéger on est d’accord, quant à la manière on en reparlera peut être un jour mais de toute manière on ne nous demande pas notre avis. A moins que le refus de l’application soit une manière d’exprimer son avis ?

Bref le dispositif est critiqué et la confiance dans la capacité du gouvernement à faire face à la crise est basse comparée à de nombreux pays. Qui va télécharger une application pour jouer à un jeu dont on n’approuve pas les règles ou auquel on n’a pas envie de jouer ?

Et puis le lancement de l’application n’a pas exempte de couacs. Repoussée pour cause de bugs, questionnée quant à l’utilisation des données personnelles, rien de tel pour rater le lancement d’une app.

Ajoutons les critiques quant à son prix réel ou estimé pour les finances de l’Etat, le choix des prestataires, la non interopérabilité avec les systèmes des autres pays, le fait que pour certain on aurait fait mieux, plus rapide ou moins cher avec Google ou Apple… bref tout sauf un contexte serein pour lancer un produit !

TousAntiCovid : le prix à payer pour l’utilisateur

Défiance vis à vis du dispositif gouvernemental, critiques et zones d’ombres…tout n’était pas réuni pour un lancement réussi. Remplacez TousAntiCovid par n’importe quelle application et vous verrez que le même contexte produit les mêmes effets pour tous. Vous verrez qu’un jour peut être on désinstallera massivement Facebook ou autre et on fera le parallèle.

Mais tout cela ne s’apprécie qu’au regard du prix à payer. Mais TousAntiCovid est gratuit non ? Et bien comme tout le monde le sait, quand c’est gratuit c’est que vous êtes le produit !

Le prix à payer c’est le partage des données de localisation. Et cela a beau être pour une noble cause cela ne fonctionne pas.

Parce qu’à force de sensibiliser à la GDPR et de parler des mauvais élèves que sont les grandes plateformes le message a été compris. Ou plutôt détourné pour faire passer un autre message aux instigateurs de l’application. D’ailleurs la CNIL avait émis des réserves qui n’ont pas aidé.

Mais il est quand même difficile de croire qu’on donne tant de données à des entreprises privées étrangères et qu’on s’y refuse pour un dispositif gouvernemental qui a pour but de sauver des vies !

Déjà, comme je l’ai écrit quelques lignes plus haut, pour certaines personnes la question des données n’est qu’un prétexte pour manifester sa défiance à un dispositif et aux institutions qui sont derrière.

Pour d’autres c’est une vraie préoccupation permanente.

Pour d’autres enfin c’est, dans le cas de TousAntiCovid une peur très précise par rapport au fait que l’enjeu n’est pas le même d’un point de vue très personnel. Que Google sache où on est est une chose, qu’une alerte oblige a expliquer, par exemple, à son épou(s)e ou son employeur qu’on n’a pas passé l’après midi là où l’on l’a dit ni avec qui on l’a dit est tout sauf trivial.

Là encore on reparle de confiance. Le fait qu’on ait moins de crainte à partager ses données avec Google ou Facebook qu’avec le gouvernement en dit quand même long. Et il ne sert à rien de fustiger l’irrationalisme des personnes qui pensent de la sorte. Cela existe, c’est un fait, c’est même en France une tendance qui est tout sauf nouvelle. Comprendre pourquoi est assez simple, corriger la perception prendra du temps.

TousAntiCovid : un message plus qu’un refus

S’il y a un mot qui revient tout au long de cet article c’est confiance. On ne parle pas de l’application mais de ce qu’il y derrière. Un Etat en général, un gouvernement en particulier, un dispositif de manière très spécifique.

Dès lors on a affaire à un dialogue de sourd. Là où les uns voient un acte de civisme, les autres y voient un moyen d’envoyer un message puisqu’on ne leur donne pas la parole. Quand on ne parle pas de la même chose il est difficile de se comprendre mais les faits sont là : selon de quel côté on se place l’application ou plutôt le fait de l’installer ou non n’a pas la même utilité.

TousAntiCovid était conçue pour échouer et elle a échoué. Le jour où une marque à la cote de confiance faible sortira une application qui fait peser un risque perçu sur les données personnelles, le tout pour une proposition de valeur faible il se passera exactement la même chose.

La technologie est neutre, pas ses opérateurs

Le jour viendra peut être (ou pas) où certaines des applications stars d’aujourd’hui seront massivement désinstallée au nom d’une prise de conscience quelconque et de la défiance qu’elle provoquera. Après tout il a fallu du temps pour la prise de conscience écologique mais elle a fini par arriver. Demain la prise de conscience de l’usage des données ? Qui sait.

Comme je le répète souvent une technologie ne fait jamais le bien ni le mal. Elle n’est jamais éthique ou pas. Ce sont ses fins qui le sont ou pas et, derrière, on reparle de la confiance qu’on a dans ceux qui ont créé ou dans ceux qui vont l’exploiter.

TousAntiCovid a échoué car là où certains ont vu une app d’autres ont vu un bulletin de vote pour dire « non ». L’affaire est entendue et il ne faut pas attendre de miracle dans l’avenir.

Ce qu’on peut encore faire c’est se poser la question des causes de cette absence de confiance qui ne date pas d’aujourd’hui, ni de ce gouvernement et qui est un trait caractéristique français depuis des lustres, mais qui ne fait que s’amplifier et s’exprimer durement.

Après il faudra la restaurer et ça c’est un sujet de société. Un de mes anciens mentors m’a souvent répété que « la confiance c’est comme le dentifrice : une fois sortie du tube c’est très compliqué de l’y remettre ». Aujourd’hui le manque de confiance pénalise la lutte contre le virus, qui sait ce qu’elle nous coûtera demain.

L’expert:

bertrand-duperrinBertrand Duperrin est directeur de l’Expérience Employé chez Emakina, agence digitale présente dans 13 pays. Durant toute sa carrière il a officié au croisement entre la technologie, la mise en performance des talents et la performance de l’organisation. Auparavant il a occupé des postes de directeur dans le monde du Conseil en Management ou dans l’édition de logiciel. Il est également passionné par l’industrie du voyage en général et l’aérien en particulier.

Les Experts

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6 commentaires

  1. Bonjour,
    Je signale un nouveau Tag mural tout en haut de la rue de Savies (75020 PARIS) à l’intersection de la rue des Cascades

  2. En effet on peut parler d’échec. Pour expliquer cet échec j’ajouterai trois éléments :
    – le premier que je retrouve souvent dans les discussions que j’ai pu avoir est que personne n’a vraiment envie d’avoir à gérer la situation de recevoir une alerte contact covid via l’appli. On fait quoi quand on a cette alerte ? on met toute sa vie entre parenthèse pendant 7 jours par mesure de précaution ? On laisse les enfants se faire à manger tous seuls, on explique à son patron qu’on ne va pas travailler, ? Là où le principe de précaution à outrance n’est pas vraiment compatible avec la réalité.
    – le second, moins connu, mais qui n’aide pas, c’est la manipulation en douce des règles du jeu par le gouvernment : fin novembre un décret a passé la durée nécessaire de proximité avec un autre téléphone mobile de 15 min à 5 minutes. Une file d’attente au supermarché peut vous exposer à une alerte TousAntiCovid. Or, franchement, quand on porte le masque, et respecte les règles d’hygiène, peu de raison d’être contaminé dans ce contexte.
    – Dernier point : le gouvernment a « oublié » de mettre en avant le contexte recommandé d’utilisation de cette appli, pourtant publié sur le site du ministère de la santé, derrière le FAQ de l’appli : l’usage de l’app (activation du bluetooth) est recommandé uniquement dans les contextes d’abaissement des gestes barrière, en cantine, restaurant ou salle de sports, quand ces derniers sont ouverts. Et non pas en permanence, dans la rue ou ailleurs.
    Ainsi, une communication peu claire et une absence de transparence sur les règles du jeu ont sans doute contribué à l’échec de l’appli.

  3. Franchement, je serai en temps normal pour le dialogue et l’entre aide sur la compréhension d’un sujet.
    Mais est-ce toujours sain de le faire, face à autant d’absurdité et de fausseté dans cet article ?
    Je n’y vois ici qu’un coup contre le gouvernement (sans réels arguments) et c’est bien dommage pour vous et vos lecteurs

  4. Bonjour,
    Merci pour cet article.
    En effet, puisque ces notions sont évoquées, le nous n’est pas une somme de je qu’une main invisible et magique viendrait coordonner.
    Les deux vices notre gouvernance
    – penser que le nous est une somme de jeu, qu’illustre si ben le « en même temps »
    – de croire qu’ils sont une main magique

  5. Bonjour,

    Merci pour cet article intéressant qui amène chacun à la réflexion. Il y a cependant un truc qui me gène, c’est que tous les sujets évoqués ne représentent que la perception de leur auteur. Aucune donnée chiffrée, aucune preuve tangible de ce qui est affirmé, aucune garantie d’exhaustivité des causes d’usage ou de non usage de l’application. Dès lors le titre de l’article me semble un peu de nature à induire le lecteur en erreur car il reflète l’opinion de son auteur et non l’opinion publique réelle.

  6. Bonjour,
    Je pense que les français ne sont pas convaincus, car ils ne trouvent trace nulle part du nombre de personnes qui se sont déclarés infectés sur l’application. A quoi bon être alertés, si on n’est pas sur que tout le monde joue le jeu.
    Publier des résultats, et vous verrez du changement.

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